ACT III
J’AI UN ESPRIT ABSTRAIT
Je suis capable de faire des connexions facilement et sans fin. Parfois, ces connexions sont si précises que je peux lire un livre et simplement savoir que quelque chose est vrai. Cela me paraît réel, presque comme si je pouvais le ressentir, le reconnaître, ou même me souvenir de l’avoir déjà vécu à un niveau intuitif.
Ce que j’ai fini par comprendre, c’est qu’il existe une vaste toile interconnectée dont nous faisons tous partie, dans laquelle chaque chose a sa place et où tout est, d’une manière ou d’une autre, lié à autre chose.
Nous vivons dans un monde qui cherche constamment à diviser les choses plutôt qu’à les réunir. Nous séparons les connaissances en disciplines, les personnes en catégories, les expériences en événements isolés et les concepts en camps opposés. Mais si nous intégrions les connaissances abstraites dans notre vie quotidienne, nous commencerions à voir à quel point tout est profondément interconnecté.
Rien n’existe complètement de manière isolée. Et peut-être que rien n’est véritablement une coïncidence.
Je crois que nous avons la capacité d’apporter davantage d’harmonie dans le monde. Certaines personnes me disent parfois que je suis trop idéaliste. Je ne le pense pas.
En réalité, je pense que l’harmonie ne signifie pas nécessairement l’absence de conflit. Comme beaucoup d’opposés, l’harmonie peut nécessiter une période de disharmonie, de tension, de friction et même de confrontation avant qu’un nouvel équilibre puisse émerger.
Les guerres, les conflits et les frictions peuvent parfois faire partie du chemin vers l’harmonie. Mais ce n’est pas là que nous sommes censés rester.
La friction peut être un chemin vers l’harmonie, mais elle ne devrait jamais devenir la destination.
(short video : Moi et moi psy “Je suis fachée sur le monde entier”)
Les crimes psychologiques que l’on commet ou dont on est victime soi meme au quotidien.
Dans ce monde, on parle constamment de crime. Lorsque nous employons ce terme, nous faisons généralement référence à des actes répréhensibles et condamnables par la loi : commettre un meurtre, voler des biens ou de l’argent, à petite ou grande échelle, ou encore commettre des infractions plus ou moins graves.
Cependant, très peu de gens parlent de ce que j’appelle les « crimes psychologiques ».
Par « crimes psychologiques », j’entends toutes ces petites actions, parfois subtiles, silencieuses ou dissimulées, qui peuvent avoir pour objectif ou pour conséquence de freiner quelqu’un dans son évolution, l’affaiblir moralement, le déstabiliser ou progressivement le détruire, sans recourir directement à une violence physique.
Il peut s’agir d’actes ou de comportements répétés, conscients ou parfois semi-conscients, motivés par de mauvaises intentions, par un sentiment d’infériorité, une vexation de l’égo, de jalousie, de rivalité ou de compétition envers une autre personne. Leur objectif peut être de ralentir, de décourager, de casser ou d’anéantir l’autre dans son évolution, son estime de soi ou son moral.
Ces comportements peuvent avoir un impact relativement faible, mais ils peuvent également, lorsqu’ils se répètent ou s’accumulent, avoir des conséquences considérables sur la vie d’une personne. Il est toutefois essentiel de faire une distinction entre ce qui relève des dynamiques humaines naturelles et ce qui résulte d’une intervention intentionnelle visant réellement à nuire, à freiner ou à détruire quelqu’un
Étant donné mon obsession de comprendre le monde qui m’entoure, mais aussi de me comprendre moi-même, j’ai commencé, après plusieurs expériences de friction dans mes relations, à chercher ce qui pouvait conduire un être humain à se retrouver dans ce type de dynamique.
J’ai observé mon entourage, relevé certains comportements et passé plusieurs mois à explorer différentes théories et observations concernant les dynamiques familiales, les groupes de travail, les petits et grands groupes sociaux, la sociologie, les comportements appris et les mécanismes subconscients.
Au fil de mes recherches, un motif revenait constamment : l’interconnexion des individus et des comportements.
L’être humain évolue dans une véritable toile relationnelle. De la naissance à la mort, il est exposé à différents groupes et environnements qui participent à la construction de ses comportements. Certains schémas sont observés, reproduits, puis progressivement intériorisés. Ils finissent par s’intégrer à notre personnalité, à notre manière de comprendre le monde et à ce que l’on pourrait appeler notre « bibliothèque interne » de comportements appris.
Et le premier environnement dans lequel cette toile commence à se construire est généralement la famille. Les comportements constructifs comme les comportements néfastes peuvent être observés et appris très tôt, parfois sans même que l’enfant en ait conscience.
Les parents constituent souvent les premières références comportementales de l’enfant. Tout commence donc, en grande partie, chez soi.
L’enfant est influencé par l’humeur de ses parents, leur manière de communiquer, leur façon d’exprimer leurs émotions, leur rapport à l’argent, leur aisance à être eux-mêmes, leurs valeurs, leur manière de travailler, mais aussi par leurs capacités intellectuelles, émotionnelles et relationnelles.
Prenons un exemple simple.
Lorsqu’un enfant grandit avec un parent médecin ou avocat, il peut être davantage susceptible de s’orienter lui-même vers la médecine, le droit ou un domaine proche. Ce n’est évidemment pas une règle absolue : de nombreux facteurs interviennent dans le choix professionnel d’un enfant. Mais le métier des parents constitue souvent l’une de ses premières références du monde professionnel.
L’influence peut être encore plus forte lorsque les parents parlent régulièrement de leur travail à la maison, racontent leurs expériences professionnelles ou expliquent leur quotidien autour de la table familiale.
La manière dont l’enfant perçoit ce travail compte également : admire-t-il son parent ? Le voit-il heureux ? Épuisé ? Stressé ? Valorisé ? Dévalorisé ? Associe-t-il le travail à la réussite, à la souffrance, à la sécurité ou à la contrainte ?
Autrement dit, l’enfant n’apprend pas seulement ce que ses parents lui enseignent volontairement. Il observe également ce qu’ils incarnent quotidiennement.
C’est là que se construit une première partie de notre rapport au monde, aux autres, au travail et à nous-mêmes.
Puis vient le monde extérieur
L’individu grandit ensuite et s’adapte progressivement à d’autres environnements : l’école, les groupes sportifs ou de loisirs, les cercles d’amis, puis le monde professionnel.
À chaque étape, il rencontre de nouvelles dynamiques de groupe.
Il peut alors être confronté à une tension fondamentale : doit-il sacrifier une partie de son individualité pour appartenir au groupe, ou le groupe lui permet-il au contraire de développer cette individualité ?
C’est précisément ce point qui me frustre énormément dans les groupes.
Personnellement, je n’ai jamais vraiment su étouffer mon individualité pour me conformer à un groupe. Et cela m’a souvent porté préjudice. À l’école, cependant, j’ai eu beaucoup de chance : je n’ai pas ressenti cette pression de la même manière.
Mais dans le monde professionnel, la dynamique est différente.
Je me répète souvent qu’il faut savoir séparer la vie privée de la vie professionnelle. Pourtant, le travail occupe une part considérable de notre existence. Nous pouvons passer plus de la moitié de nos journées éveillées dans un environnement professionnel, parfois pendant des années.
Et lorsque notre sécurité financière dépend de cet environnement, notre marge de liberté peut devenir beaucoup plus limitée.
Le salaire devient alors notre caveat : la condition qui nous oblige à accepter certaines choses que nous n’accepterions peut-être pas ailleurs.
C’est dans cet espace que beaucoup de personnes finissent par perdre progressivement une partie de leur individualité.
Nous n’absorbons pas uniquement les comportements de notre famille ou de nos collègues. Nous absorbons également les comportements de la société dans laquelle nous évoluons.
Ce que la majorité considère comme « normal » finit souvent par devenir la norme.
Et le problème, c’est que la normalité n’est pas nécessairement synonyme de santé ou de bien-être.
Un comportement peut être profondément ancré dans une culture professionnelle, familiale ou sociale tout en étant toxique. (Par exemple: Culture du viol, différentes maltraitances psychologiques)
Lorsque des comportements toxiques viennent des personnes qui dirigent un groupe, qu’il s’agisse de parents, de managers, de directeurs ou de dirigeants, leurs conséquences peuvent progressivement se diffuser à l’ensemble du groupe.
C’est pourquoi je pense que, dans toute structure humaine, la santé et l’équilibre des personnes qui se trouvent à sa tête ont une importance fondamentale pour le bien-être de l’ensemble du groupe.
Cela commence dans la famille et peut ensuite se reproduire dans toutes les autres structures : l’école, les entreprises, les institutions, les associations et même les sociétés.
Le bien-être ne concerne pas uniquement ceux qui exécutent
Lorsque l’on parle de bien-être au travail, on pense généralement à l’ergonomie, aux espaces de travail, aux pauses, à la représentation des employés ou aux conditions matérielles.
Mais le bien-être d’une organisation ne devrait-il pas également inclure le bien-être psychologique de ceux qui la dirigent ?
Cela ne signifie absolument pas qu’une personne confrontée à des difficultés psychologiques serait incapable de diriger une structure. Au contraire.
Je pense simplement que toute personne placée à la tête d’une structure devrait avoir la responsabilité de prendre soin de sa santé mentale et de chercher à maintenir un équilibre psychologique aussi sain que possible.
Non pas parce qu’un être humain doit être parfait pour diriger, mais parce que nous sommes tous susceptibles de traverser des périodes de friction, de stress intense, de deuil, de fatigue ou de bouleversement dans notre vie. Et ces périodes peuvent influencer notre manière de communiquer, de décider et de traiter les autres. Nous sommes tous humains.
C’est justement pour cette raison que nous devrions apprendre à reconnaître nos propres mécanismes, à comprendre ceux des autres et à créer des environnements dans lesquels les difficultés peuvent être identifiées et traitées avant qu’elles ne deviennent des dynamiques destructrices. Car ce qui commence comme une petite friction dans un individu peut, lorsqu’elle se transmet à travers une famille, un groupe ou une institution, devenir une véritable toile de comportements.
En gros, on connaît tous les crimes condamnables. Mais les crimes psychologiques, eux, sont difficilement condamnables — ou tout simplement pas condamnables du tout. Ils sont subtils, ils se fondent tellement bien dans le comportement humain qu’ils en deviennent presque invisibles, alors même que leur impact peut être profondément néfaste.
Nous sommes des humains, et en tant qu’humains, nous portons en nous des émotions positives comme négatives. Le problème survient quand on laisse ces émotions négatives nous dominer et qu’on les exprime de façon répétée — surtout lorsqu’on occupe un poste qui influence de nombreuses personnes. Dans ce cas, cela peut affecter bien plus de choses qu’on ne le pense, et freiner considérablement l’avancement des choses.
C’est un aspect dont on parle très peu dès qu’il s’agit de travailler en collectivité. Pourtant, j’ai souvent remarqué à quel point cela affecte autant de choses que de personnes, sans qu’on en parle vraiment. Que ce soit dans une famille, une amitié, au niveau personnel, au travail, dans une société ou toute autre forme d’organisation privée ou publique, on retrouve toujours le même problème : la fluidité et la cohésion entre les individus se retrouvent freinées dès que les gens sont incompatibles entre eux, ou incompatibles avec les tâches qu’ils doivent accomplir.
La notion à retenir : les crimes condamnables sont visibles et sanctionnés par la loi, cela relève du domaine de la patriarchie. Les crimes psychologiques, eux, sont peu visibles et difficilement condamnables par la loi, cela devrait relever du domaine de la matriarchie, aussi bien au sein de la population que des institutions. En tout cas, je n’ ai pas la science infuse, mais il devrait exister un cadre dans lequel on puisse les situer, si l’on veut des sociétés plus saines, plus transparentes, dans lesquelles il devient plus agréable de travailler en communauté afin que nos intérêts communs puissent enfin être protégés.
Exemples : Les coups bas relationnels, Les coups bas par l’information, Les coups bas liés au travail lui-même, Les coups bas concernant la reconnaissance, Les coups bas liés aux promotions et opportunités, Les coup bas psychologiques, Les coups bas politiques et institutionnels,
Et il y a une idée particulièrement forte derrière tout ça : un coup bas n’est pas nécessairement une action malveillante visible. L’inaction volontaire peut être un coup bas. Le silence peut être un coup bas. Une demi-vérité peut être un coup bas. Une règle parfaitement légale peut être utilisée comme un coup bas.
C’est justement ce qui rend certains systèmes difficiles à comprendre : personne ne fait officiellement quelque chose d’illégal ou de manifestement mauvais, mais l’accumulation de petites actions, omissions, alliances, retards et récits orientés produit un résultat très précis.
RDC : quand la communauté porte le pays que l’État ne construit pas
Pourquoi j’écris sur cette guerre
Quand on parle de la RDC, on parle énormément du Rwanda. On parle beaucoup moins de l’Ouganda, qui pourtant se sert tout aussi tranquillement dans l’est du pays, sans laisser autant de traces dans le récit médiatique. Le Rwanda, lui, occupe une place disproportionnée dans cette histoire qu’on raconte — et c’est en partant de ce constat que j’ai commencé à vouloir en parler, à commencer à éduquer les gens autour de moi. Au départ, ce n’étaient que des discussions au travail : un mobutiste, des Tshisekediens, une collègue hutu qui se présentait comme burundaise depuis mon arrivée dans l’entreprise — malheureusement pour elle, j’avais vu clair dans son jeu.
Au quotidien, j’en avais assez de me faire attaquer par des femmes congolaises. Oui. Parce que quand on est une femme rwandaise, tutsi, les animosités viennent souvent davantage des femmes que des hommes. Je reste profondément empathique envers toutes les guerres, sans distinction. Mais autant j’en avais assez de me faire attaquer, ouvertement ou plus discrètement, autant j’en avais encore plus marre d’entendre, dans les médias, que c’était systématiquement “les Rwandais” qui provoquaient tous les problèmes — et surtout de voir autant de morts s’accumuler en si peu de temps, presque sans interruption.
J’étais convaincue que tout le monde se servait — l’Occident en premier lieu — mais que le motif affiché était devenu le Rwanda. Comment expliquer qu’on soit devenus le motif, sans en être la cause, alors que ceux qui se battent sur le terrain sont eux-mêmes rwandais ? C’est une histoire difficile à expliquer à quelqu’un qui ne la connaît pas de l’intérieur. Moi, je la voyais — de façon abstraite, mais clairement, dans ma tête.
J’ai alors écrit quelques mots sur Instagram, disant que je comprenais enfin pourquoi ce qui se passait en RDC restait lié au génocide des Tutsi. Ce message m’a valu la rancune d’un ancien ami, qui m’en voulait pour une chose qu’il avait faite et que j’avais fini par découvrir malgré moi. Le simple fait que je le sache semblait le déranger — parce que je m’exprime sans détour, et que selon certains, cela suffisait à craindre que je parle. Sauf qu’il ne m’avait rien fait à moi, et qu’il n’était pas de ma famille. Ce que les gens ignorent souvent de moi, c’est que je commente sur presque tout, mais que je ne me mobilise pas pour tout. Je n’aurais jamais divulgué ce que je savais de lui. Mais par peur, il m’a gardée en réserve pendant deux ans, répétant à qui voulait l’entendre qu’il fallait se méfier de moi, que j’aurais “mal parlé” du Rwanda.
En réalité, il se protégeait lui-même. Et ce que beaucoup oublient — malgré le nombre de fois où je le lui ai répété — c’est que le mensonge peut prendre l’ascenseur, la vérité prendra les escaliers, mais la destination reste toujours la même.
C’est cette expérience, autant que mes recherches, qui m’a poussée à écrire ce texte. Pas pour accuser un camp plutôt qu’un autre, mais pour démêler une histoire qu’on m’a longtemps présentée comme trop confuse pour être expliquée.
Quelques confusions à démêler avant de commencer
Avant d’aller plus loin, il faut clarifier des termes qu’on confond sans cesse, et qui alimentent une bonne partie des malentendus autour de ce conflit. Le Rwanda, l’État, n’est pas la même chose que les Rwandais, le peuple. Les Hutu et les Tutsi rwandais n’ont pas exactement la même histoire ni les mêmes enjeux que les Hutu et les Tutsi congolais, même si les deux se recoupent à la frontière. Le génocide des Tutsi et les massacres commis contre des populations hutu dans la foulée sont deux réalités distinctes, trop souvent amalgamées comme si elles se valaient ou s’annulaient. Et il existe un raccourci fréquent qui consiste à dire “RDC” en sous-entendant automatiquement “richesse” — comme si le seul fait de s’intéresser à la région revenait à vouloir “prendre les minerais”. Garder ces distinctions en tête permet d’éviter bien des faux procès, dans un sens comme dans l’autre.
Excusez-moi si, malgré tout, je crée une association dans votre tête au fil de cet article. Le but n’est pas de la renforcer, mais qu’à la fin, vous puissiez vous-même faire la distinction — ou du moins, que j’y sois parvenue.
Ce que j’ai ressenti, chaque fois qu’on parle du génocide des Tutsi, c’est ce combat constant — celui qu’on exprime, mais surtout celui qu’on n’exprime pas. Il y a un malaise. On le sent, mais personne n’arrive à mettre un mot dessus, parce que personne ne veut le faire. Moi, de nature à creuser, je finis toujours par y arriver, souvent sans même le vouloir.
C’est en discutant avec cet ancien ami dont j’ai parlé plus haut que j’ai compris, trop tard, qu’il m’avait tendu un piège. Il a sous-entendu que “Rwanda” voulait dire “FPR” — et donc que le FPR aurait été la cause du conflit congolais. Je sais que c’est impossible que j’aie pu sous-entendre une chose pareille : à cette époque, j’étais au Rwanda, et c’était des discussions que j’avais avec mon père. Mon père n’avait absolument aucun tabou — ni sur ses valeurs, ni sur ses principes, ni sur le génocide. S’il n’aimait pas quelqu’un, il ne l’aimait pas, un point c’est tout. Il n’avait pas de temps à perdre avec le politiquement correct. Et je crois avoir hérité de ce trait.
Ce piège, aussi injuste soit-il, m’a paradoxalement fait voir ce que je ne voyais pas avant : les ex-génocidaires réfugiés en RDC occupent aujourd’hui des places importantes au sein du gouvernement congolais — même si ce n’est pas toujours visible — et cette position leur permet de continuer à faire pression sur les Tutsi qu’ils n’ont pas réussi à éliminer. (problème patriarcale, nécessitant solution patriarcale)
Entre-temps, il existe aussi une jeune génération, survivante des représailles menées contre des populations hutu lors des chasses aux génocidaires, en colère contre le gouvernement rwandais — un groupe tout aussi complexe. Parmi ces survivants, on peut distinguer les politisés des non-politisés. Et parmi les politisés, il faut encore distinguer ceux dont l’engagement vient d’une filiation directe avec le Parmehutu ou les milices Interahamwe, et ceux qui s’y retrouvent uniquement par le grief — souvent des personnes frustrées, qui continuent de véhiculer des théories ethniques ou de fausses histoires précoloniales. D’autres, enfin, ne sont pas politisés eux-mêmes mais appartiennent à la famille d’un proche qui l’est. Ce que j’en ai retenu, c’est que nous sommes une société bien plus complexe qu’on ne le laisse entendre. Comment a-t-on pu résumer tout ça à la taille d’un nez ? Je ne le comprendrai jamais.
Du côté tutsi, ce que j’ai perçu, c’est plutôt une forme de froideur. Je l’explique ainsi : voilà un peuple minoritaire, martyrisé pendant des années, qu’on a ensuite voulu exterminer entièrement. Le FPR arrive, les sauve, leur redonne espoir. Avec son aide, ils trouvent le courage de reconstruire, de montrer à ceux qui ont détruit le pays qu’ils descendent de rois, qu’ils savent bâtir et diriger une nation. Et malgré cela, par nécessité pour le pays et pour l’équilibre politique, ils se retrouvent à devoir intégrer, et même partager le pouvoir avec, ceux-là mêmes qui ont tué leurs proches et les ont martyrisés pendant des décennies — alors qu’à l’époque, aucun Tutsi n’avait accès à ce pouvoir. C’est ce qui explique qu’on entende, sur les réseaux sociaux, dire que les Tutsi aussi sont au pouvoir aujourd’hui, qu’il ne resterait plus assez de place pour les Hutu. De ce que j’ai pu observer, les institutions gouvernementales essaient d’assurer des rotations, mais ce n’est jamais évident. Une blessure aussi profonde ne s’efface pas, et ne s’équilibre pas non plus par voie législative.
Je ne suis pas en train de défendre un camp, attention. J’essaie simplement d’expliquer ce que j’ai observé : les Tutsi se sentent, d’une certaine manière, piégés. Il ne faut jamais oublier que ce génocide a été commis par toute une population, sur la base de traits de différenciation. Dans la tête d’un Tutsi, voir un Hutu, c’est parfois encore voir “un génocidaire”. Cela freine énormément de choses — les arts visuels, entre autres, qui pourtant représentent souvent un véritable remède pour le psychisme en contexte post-génocide. Qui dit arts visuels dit confrontation au visuel lui-même. Et ça complique tout. Résultat : quand l’un se referme, l’autre se referme aussi. C’est une situation d’une grande complexité — et on ne parle même pas encore de la RDC.
Tout ça pour dire : le génocide des Tutsi est terminé, mais le Rwanda, et les Rwandais partout dans le monde, continuent de vivre une guerre psychologique interne. Au Congo, cette même guerre devient physique — et médiatiquement hypocrite, tant les intérêts miniers y priment sur la vérité. Le Rwanda, de son côté, doit rester prudent dans la manière dont il formule cette guerre en RDC, car il porte lui aussi des blessures que son gouvernement peine encore à affronter, et qui referont surface tôt ou tard. Le génocide des Tutsi s’arrête symboliquement aux frontières du Rwanda ; une fois en RDC, les tabous s’accumulent, parce que le Rwanda n’est pas fier de la façon dont s’est terminée la chasse aux génocidaires. Et la communauté internationale aime jouer avec le chantage en Afrique : dès qu’un dirigeant déplaît, elle sait précisément sur quel bouton appuyer pour le déstabiliser, voire le faire tomber. C’est peut-être précisément là que se trouve le vrai danger pour le Rwanda : ne pas prendre en main, une bonne fois pour toutes, la dimension psychologique de toute cette histoire.
Après le génocide des Tutsi, il y a eu une chasse aux génocidaires — comme il y a eu, après l’Holocauste, une chasse aux nazis à travers la planète entière. Pourquoi procède-t-on ainsi pour l’un et pas vraiment pour l’autre ? Je n’en sais rien. Peut-être pour garder la situation ouverte, de sorte qu’à tout moment, dès que le président Paul Kagame sort du rang, on sache exactement quelle communauté réveiller pour envenimer les choses.
Attention, je ne minimise en aucune façon les massacres commis contre des Hutu — ils étaient horribles. Mais j’aimerais qu’on reste un minimum logique, presque stoïque : ces massacres ne pouvaient pas naître de rien. Il existe une loi universelle, celle de cause à effet — le principe le plus direct de la causalité. Tout ce qu’on initie engendre un retour, une conséquence de nature similaire. Alors quand je lis des autrices comme Michela Wrong parler de ces massacres qu’elles ont documentés, je me dis qu’elles ne racontent qu’une partie de l’histoire. Elles n’ont pas vu le début du film qui s’est déroulé au Rwanda — parce que, dans ce film-là, presque tout le monde qui aurait pu le raconter est mort.
Ce que j’ai fini par comprendre, après avoir longuement parlé avec de nombreux jeunes Rwandais et Rwandaises, Hutu comme Tutsi, à Bruxelles — à une époque où je pensais encore avoir la science infuse — c’est que le seul vrai repos, pour eux, tiendrait en deux conditions : du côté hutu, que les massacres subis par leur communauté trouvent enfin une vraie place dans le récit ; et du côté tutsi, que tous les génocidaires soient un jour capturés, pour qu’on puisse enfin se dire, et y croire réellement : “Never Again”.
J’ai fait tout ceci parce qu’au fond, j’ai eu peur — et puis, surtout, parce que ça me tient à cœur. Il y a ceux qui aiment en flattant les gens. Moi, j’aime en me souciant de tout ce qui risque d’arriver, en pointant ce qu’il faut pointer. J’ai horreur de subir quelque chose que j’avais senti venir. Alors à ceux qui disent que je dis du mal du Rwanda : vous ne me connaissez pas. Je n’ai pas d’amour hypocrite. Moi, quand j’aime, j’aime regarder la réalité en face.
Un jour, je me suis dit : je vais contacter le directeur d’un média rwandais, ainsi que quelques groupes congolo-rwandais anti-Kagame, pour vraiment écouter ce qu’ils avaient à dire. Parce que ce que les gens ne réalisent pas assez, c’est que le président rwandais approche des 70 ans. Lui ne connaîtra sans doute plus d’autre crise que celle qu’il porte déjà depuis des décennies. Nous, en revanche — et particulièrement la génération née pendant le covid — risquons d’hériter d’une crise qu’elle n’aura même pas vécue. Moi-même, j’avais trois ans pendant le génocide, et je trouve déjà ça problématique pour ma génération. Alors les enfants nés après 2020 ? C’est encore bien plus problématique. C’est même une catastrophe.
C’est en creusant, en connectant certains éléments entre eux, que j’ai compris qu’il existait un véritable jeu psychologique jusqu’ici, en Belgique : le directeur de ce média soutenait les FDLR, et continuait d’alimenter leur haine à coup de tournures de phrases et de manifestations sans le moindre fondement — même quand il s’agissait de sport, un domaine pourtant censé rester apolitique, on y trouvait matière à protester. Je trouve ça terriblement dangereux, triste, et surtout, ça sent l’argent à plein nez.
Mais il y a une autre raison, plus structurelle encore. La Belgique est, en dehors du continent africain, une sorte de “deuxième Congo” : n’importe quel candidat qui se présente à une élection doit composer avec le poids de l’électorat congolais installé ici. C’est exactement là que se niche le noyau de la propagande, grâce aux techniques de micro-ciblage psychographique. En vingt-quatre heures, on peut faire détester une population entière à un candidat — et faire aimer l’inverse à une autre. Autrement dit, grâce à cette seule technique, on peut littéralement payer pour manipuler les sentiments d’une population face à la politique.
Comment tout a commencé
Après le génocide, une partie des responsables — militaires, miliciens Interahamwe, cadres de l’ancienne armée rwandaise (ex-FAR) — traversent la frontière avec des centaines de milliers de civils hutu et s’installent dans l’est du Zaïre. Ces camps de réfugiés deviennent rapidement des bases arrière : on y organise des incursions armées vers le Rwanda et des attaques contre les Tutsi congolais, les Banyamulenge.
Le Rwanda, dirigé par le FPR qui vient de mettre fin au génocide, envahit alors le Zaïre en 1996 sous couvert de l’AFDL, la coalition rebelle menée par Laurent-Désiré Kabila, dans le but de démanteler ces camps. C’est la Première guerre du Congo. Deux ans plus tard, devenu président, Kabila rompt avec ses anciens alliés rwandais et ougandais. Pour se défendre, il se tourne vers ceux-là mêmes que le Rwanda cherchait à neutraliser : les ex-FAR et les Interahamwe, qu’il intègre officiellement dans son armée régulière. Ces combattants se réorganisent en 2000 sous un nouveau nom, celui qu’on connaît aujourd’hui : les FDLR, les Forces démocratiques de libération du Rwanda.
C’est le point de bascule qu’il faut vraiment comprendre. Un gouvernement congolais, en quête d’alliés militaires pour sa propre survie, arme et structure un groupe né du génocide. À partir de cette alliance se construit une puissance durable : contrôle des gisements de coltan et d’or dans les Kivu, tactiques de guérilla forestière, réseaux diplomatiques et financiers actifs jusqu’en Europe. Des figures du pouvoir congolais de l’époque — ministres de l’Intérieur, de la Justice, chefs des renseignements — participent directement à la fourniture d’armes et de logistique à ces forces hutu rwandaises. En face, d’anciens officiers ex-FAR deviennent les interlocuteurs politiques et militaires de Kinshasa.
Une alliance qui n’a jamais vraiment cessé
Aucun membre officiel des FDLR ne siège au gouvernement congolais — c’est vrai. Mais les liens entre ces combattants et l’appareil d’État se sont maintenus par d’autres canaux, année après année. Lors des processus de paix successifs, des éléments FDLR ont été incorporés dans l’armée régulière congolaise. Le général Paul Rwarakabije, ancien commandant suprême des FDLR, a fini par devenir général au sein des FARDC. Plus récemment, face à la résurgence du M23 soutenu par le Rwanda, Kinshasa a créé en 2023 la Réserve armée de la défense pour militariser des milices civiles locales, les Wazalendo — et les rapports du Groupe d’experts de l’ONU documentent, sur le terrain, une collaboration tactique entre certains commandants FARDC, ces milices et des combattants FDLR, unis par un ennemi commun.
C’est là l’erreur monumentale dont on ne parle presque jamais : aujourd’hui encore, les héritiers directs des ex-FAR et des Interahamwe conservent des liens étroits avec Kinshasa — c’est-à-dire avec son armée, son gouvernement, ses cabinets. Ils exercent un contrôle économique important sur les gisements miniers du Kivu. Leur seule présence continue de menacer le Rwanda et de lui servir de justification pour intervenir en RDC, directement ou par groupes armés interposés.
Les failles de la gouvernance congolaise
Il faut aussi regarder cette histoire du côté congolais, sans détour. Aucun président de la République n’a jamais réellement fait basculer le pays d’une économie extractive vers un modèle de développement durable. Année après année, on retrouve les mêmes symptômes : des cabinets parallèles qui se superposent au cabinet officiel, une frontière poreuse entre l’argent de l’État et celui de la présidence, et une armée jamais suffisamment structurée pour s’imposer sur l’ensemble du territoire.
Cette faiblesse structurelle n’est pas un détail — c’est elle qui explique en grande partie pourquoi il devient si facile, pour des dizaines de milices, d’exister durablement à travers le pays. Un État incapable de s’imposer partout laisse mécaniquement de la place à quiconque veut lever une milice, la financer par un commerce local, une mine ou une taxe informelle, et défendre un territoire, une communauté ou un intérêt particulier. Ce n’est pas tant qu’un seul homme ne peut pas contrôler un pays de cette taille — c’est qu’aucune structure institutionnelle solide n’a jamais été construite pour prendre le relais.
Le M23 : ma lecture personnelle
Je veux être claire ici : ce qui suit relève de ma propre interprétation, pas d’un fait établi. Contrairement aux FDLR, dont l’origine directe dans les rangs du génocide est documentée, le M23 est un mouvement plus récent.
Ma lecture personnelle est la suivante : dans le contexte des représailles qui ont suivi le génocide, une partie de ces combattants auraient d’abord soutenu le FPR par vengeance, avec la volonté de provoquer le Rwanda et ceux qui, en RDC, cherchaient encore à s’en prendre à des populations tutsi — les mêmes logiques d’extermination que celles de 1994, simplement déplacées sur un autre territoire et prolongées dans le temps. Dans cette lecture, le M23 ne serait pas un simple prolongement géopolitique du Rwanda, mais une forme de continuité psychologique et identitaire du génocide lui-même, portée par des acteurs qui n’ont jamais eu l’occasion de clore ce chapitre autrement que par les armes.
Pourquoi cette guerre ne s’arrête jamais vraiment
Réduire ce conflit à une seule cause serait une erreur. Plusieurs dynamiques s’y superposent et se nourrissent les unes les autres. Des décennies de gabegie sous Mobutu ont laissé une armée déstructurée et un vide sécuritaire que des milices locales ont fini par combler. L’est du Congo est devenu un terrain d’affrontement pour plusieurs pays voisins — Rwanda, Ouganda, Burundi, Angola, Zimbabwe, Tchad — chacun avec ses propres intérêts. L’exploitation illégale de minerais stratégiques (coltan, or, cassitérite, diamant) finance durablement les groupes armés, certaines élites militaires et des réseaux de contrebande transfrontaliers. Et à cela s’ajoutent des tensions foncières et identitaires profondes, entre communautés dites autochtones et populations d’expression kinyarwanda, autour du contrôle des terres et de la nationalité.
Le résultat, c’est une mosaïque de groupes armés qui s’entremêlent depuis près de trente ans : les rébellions historiquement soutenues par le Rwanda (AFDL, RCD, CNDP, M23), les groupes hutu rwandais (Interahamwe, ex-FAR, FDLR et ses factions), les milices maï-maï d’autodéfense communautaire, des groupes armés étrangers venus d’Ouganda ou du Burundi, et les milices locales de l’Ituri. Les FARDC elles-mêmes souffrent d’une faiblesse structurelle héritée d’intégrations précipitées de rebelles jamais réellement fusionnés en une armée cohérente — corruption, problèmes de commandement, et parfois collaborations opportunistes avec les groupes mêmes qu’elles sont censées combattre. Quant à la MONUSCO, présente depuis 1999, elle est aujourd’hui largement jugée inefficace par les populations locales, au point d’entamer un retrait progressif.
Mais il y a une raison plus profonde encore, et c’est peut-être la plus importante à comprendre : une guerre s’arrête rarement tant que ses causes profondes restent économiquement et politiquement utiles à certains acteurs. Le Rwanda veut clairement en finir — on en parle ouvertement dans le pays, tout le monde y souhaite tourner la page d’une menace qui peut ressurgir à tout moment. Localement aussi, la population congolaise veut que la guerre cesse : elle en est, comme toujours, la première victime. Après avoir consulté les médias locaux et échangé avec des Congolais du pays et de la diaspora, un même schéma revient sans cesse : ce sont rarement les personnes sur place qui profitent d’un conflit — ce sont ceux qui en tirent parti à distance.
Si contrôler un territoire permet de contrôler des ressources, de lever des taxes, de contrôler des routes commerciales, de peser politiquement, de financer un groupe armé ou d’accroître l’influence d’un acteur régional, alors la guerre cesse d’être un simple conflit idéologique — elle devient un véritable système économique et politique. C’est l’une des clés pour comprendre pourquoi l’est de la RDC a connu autant de cycles de violence, et pourquoi, aujourd’hui encore, exploitation des ressources, faiblesse de l’État, groupes armés et tensions régionales restent aussi imbriqués.
Ce que dit la communauté internationale — et ce qu’elle refuse de dire
Face aux accusations mutuelles — Kigali qui dénonce l’infiltration et le soutien des FDLR par Kinshasa, la RDC qui nie cette alliance et accuse à son tour le Rwanda d’agression via le M23 — les positions internationales et régionales tiennent, dans l’ensemble, sur un équilibre diplomatique volontairement strict : condamner fermement le soutien rwandais au M23, tout en exigeant de la RDC la neutralisation définitive des FDLR. Les deux exigences coexistent, parce que les deux réalités coexistent.
Du côté des institutions multilatérales, le Conseil de sécurité de l’ONU exige le retrait immédiat des troupes rwandaises du sol congolais et l’arrêt complet de tout appui au M23 — mais refuse tout autant de cautionner la négation totale de Kinshasa, documentant noir sur blanc la collaboration de terrain entre certaines unités des FARDC et les FDLR, et exigeant leur démantèlement effectif. Sur le terrain, la MONUSCO applique concrètement cette logique : elle refuse de mener des opérations conjointes avec des unités FARDC lorsque des preuves de coopération locale avec les FDLR existent, tout en continuant de soutenir l’armée congolaise face au M23, conformément à son mandat de protection des civils. L’Union européenne, elle, sanctionne simultanément des cadres du M23 et du RDF rwandais et des commandants FDLR, conditionnant toute désescalade durable à la neutralisation de ces derniers.
Les grandes puissances occidentales tiennent globalement la même ligne à deux voix. Les États-Unis adoptent ce qu’on pourrait appeler une neutralité ferme : Washington condamne les violations rwandaises — déploiement d’armes lourdes, de missiles, de troupes — sanctionne les dirigeants du M23, mais presse tout aussi directement Kinshasa de cesser son soutien aux FDLR et de les démobiliser. La France défend l’intégrité territoriale congolaise et exige le retrait des forces rwandaises, tout en qualifiant explicitement le démantèlement des FDLR de condition sécuritaire indispensable pour le Rwanda. La Belgique condamne fermement l’ingérence militaire rwandaise, mais interpelle tout aussi régulièrement Kinshasa sur ses collaborations opportunistes avec des milices extrémistes hutu. Le Royaume-Uni appelle le Rwanda à désescalader et à se retirer, tout en insistant pour que la RDC réponde concrètement aux inquiétudes sécuritaires de Kigali. Le Canada condamne le soutien étranger aux groupes armés illégaux comme le M23, tout en exhortant la RDC à rompre tout lien avec les groupes sanctionnés par l’ONU, FDLR comprises. Les Pays-Bas suivent globalement la ligne européenne, en réorientant certaines aides directes et en réclamant à la fois l’arrêt du soutien au M23 et la fin de l’impunité dont bénéficient localement les FDLR.
Les puissances émergentes, elles, jouent une partition différente. La Chine adopte un discours centré presque exclusivement sur la souveraineté et l’intégrité territoriale de la RDC : elle condamne les offensives du M23, appelle au retrait des forces étrangères, encourage une solution politique régionale — mais évite soigneusement de s’immiscer publiquement dans la polémique sur les FDLR. La Turquie, elle, privilégie une posture pragmatique fondée sur la coopération militaire et économique avec Kinshasa, soutenant le gouvernement congolais dans sa défense territoriale tout en appelant, de façon assez générale, au dialogue régional.
Enfin, du côté des acteurs régionaux africains, l’Angola s’est imposé comme médiateur désigné par l’Union africaine à travers le processus de Luanda, avec un plan d’action prévoyant la neutralisation simultanée des FDLR par la RDC et le retrait des forces rwandaises. L’Ouganda occupe une position plus ambiguë : Kampala mène des opérations conjointes avec la RDC contre les rebelles ougandais des ADF, tout en entretenant des relations troubles avec le M23 et en observant d’un œil critique toute alliance entre les FARDC et les FDLR. La Zambie, membre de la SADC, soutient le déploiement de forces régionales aux côtés de la RDC tout en plaidant pour l’application intégrale des accords de paix régionaux censés régler, une bonne fois pour toutes, la question des groupes armés transfrontaliers — FDLR comprises.
Ce qui frappe, à lire l’ensemble de ces positions, c’est leur remarquable cohérence : presque tous les acteurs, qu’ils soient occidentaux, asiatiques ou africains, en arrivent à la même conclusion à deux volets — le Rwanda doit se retirer, et Kinshasa doit cesser de composer avec les héritiers du génocide. Deux exigences documentées, répétées, jamais réellement suivies d’effet des deux côtés.
Je n’ai évidemment pas accès à l’intégralité de ces discussions — seulement à des rapports journalistiques, pas aux salles de conférence où tout cela se négocie réellement. Mais mon expérience humaine et mon instinct me disent que le véritable problème se joue justement là où rien n’est couché sur le papier : dans tout ce que j’appelais, en introduction de ce blog, les crimes psychologiques — ceux qui ne sont ni visibles ni condamnables, mais qui façonnent silencieusement les décisions, les alliances et les blocages qu’aucun rapport officiel ne documentera jamais.
Je vais éviter d’être aussi politiquement correcte qu’eux, et dire les choses simplement : ce sont tous, sans exception, une belle bande d’hypocrites. Pourquoi ? Voici les chiffres !
La carte du pouvoir minier en RDC : qui contrôle quoi, où vont les minerais, et qui contrôle la chaîne ?
Parce que voilà ce qu’on oublie systématiquement de dire, dans tous ces communiqués diplomatiques qu’on vient de lire un par un : presque tous ces mêmes pays qui condamnent, qui exigent, qui appellent au dialogue, ont aussi un contrat, un investissement ou une chaîne d’approvisionnement à protéger en RDC. Et c’est peut-être là, bien plus que dans n’importe quelle déclaration officielle, que se trouve la vraie clé pour comprendre pourquoi personne ne va jamais au fond des choses.
Ce n’est pas un phénomène nouveau. En pleine Seconde Guerre mondiale, entre 1940 et 1945, la Belgique, le Congo belge, les États-Unis et le Royaume-Uni étaient déjà liés par l’exploitation stratégique de l’uranium de Shinkolobwe, au Katanga, alors propriété de l’Union Minière du Haut-Katanga. Le Département américain de l’Énergie indique que 1 200 tonnes de minerai très riche étaient déjà stockées à Staten Island dès 1942, avant que 3 000 tonnes supplémentaires entreposées au Congo ne soient rachetées par le Manhattan Engineer District. Le minerai de Shinkolobwe représentait à lui seul environ deux tiers de l’uranium utilisé dans le programme nucléaire américain. Un contrat de 1944 prévoyait 1 720 tonnes supplémentaires d’oxyde d’uranium issues de la réouverture de la mine, suivi en 1945 d’un second contrat portant sur près de 9 072 tonnes. Le schéma qui s’est répété depuis, sous toutes ses formes, était déjà là : le Congo fournit un minerai stratégique, une puissance étrangère l’utilise pour une industrie stratégique ou militaire, et les infrastructures de transformation se trouvent, elles, presque toujours à l’extérieur du pays.
Aujourd’hui, ce ne sont plus deux puissances qui se partagent l’accès aux ressources congolaises, mais une dizaine, en compétition ouverte les unes avec les autres. Et c’est précisément cette compétition, plus que n’importe quelle solidarité avec le Rwanda ou avec la RDC, qui explique le ton mesuré, presque scripté, de toutes les positions diplomatiques qu’on vient de passer en revue.
Qui possède ou contrôle les principales mines ?
Le premier niveau à comprendre est celui de la propriété directe des grands projets miniers — et il suffit de les énumérer pour comprendre qu’il ne s’agit jamais d’une simple opposition “RDC contre Chine” ou “RDC contre Occident”.
À Tenke Fungurume, dans le Lualaba, le principal partenaire est le groupe chinois CMOC, qui détient environ 80 % du projet, contre 20 % pour Gécamines — cuivre et cobalt. Sicomines, à Kolwezi, l’un des grands symboles de la coopération sino-congolaise, associe les partenaires chinois à hauteur d’environ 68 % et Gécamines à hauteur de 32 %, toujours sur le cuivre et le cobalt. Le gigantesque Kamoa-Kakula, dans le même Lualaba, présente une structure différente : Ivanhoe Mines, canadien, et Zijin Mining, chinois, s’y partagent chacun environ 39,6 %, contre 20,8 % pour Gécamines — principalement du cuivre.
Toujours au Katanga, Kamoto Copper Company (KCC) est contrôlée à environ 70 % par le groupe suisse Glencore, avec 25 % pour Gécamines et 5 % pour l’État congolais — cuivre et cobalt. Glencore détient également Mutanda, à environ 75 %, contre 25 % pour Gécamines, sur les mêmes minerais. Metalkol RTR, dans le Lualaba, appartient au groupe luxembourgeois Eurasian Resources Group (ERG) à hauteur d’environ 65 %, contre 35 % pour Gécamines. Deziwa, à Kolwezi, associe le chinois China Nonferrous Metal Mining Corporation (CNMC), à environ 70 %, et Gécamines, à 30 %.
Dans le Nord-Kivu, le secteur de l’étain reste dominé par des acteurs comme Frontier et ses différents partenaires. Et pour le lithium, à Manono, au Tanganyika, un projet encore en développement associe AVZ Minerals (environ 60 %), Gécamines (environ 20 %) et Dathomir (environ 20 %).
Chine, Suisse, Canada, Luxembourg, et les institutions congolaises elles-mêmes : rien qu’à travers cette liste, on comprend qu’aucune grande puissance ne peut se permettre de prendre une position radicale sur la RDC sans risquer directement ses propres intérêts miniers.
Où se trouvent les ressources ?
La répartition géographique de ces richesses compte tout autant que leur propriété. Le Haut-Lualaba et le Katanga concentrent l’essentiel du cuivre, du cobalt, du zinc, du plomb et de l’argent du pays, avec le Lualaba comme véritable cœur industriel de la production cuivre-cobalt — Kamoa-Kakula, Tenke Fungurume, Sicomines et une bonne partie des exploitations autour de Kolwezi s’y trouvent. Le Tanganyika abrite du lithium, du tantale et de l’étain, avec Manono comme zone stratégique pour le lithium. Le Nord-Kivu et le Sud-Kivu concentrent coltan, étain, or et tungstène. Le Maniema et l’Équateur possèdent surtout de l’or et du diamant, tandis que l’Ituri reste célèbre pour son or, mais aussi son étain et son wolframite.
Cette concentration n’a rien d’anodin : sur les quelque 2,3 millions de kilomètres carrés du pays, certaines zones précises concentrent une valeur stratégique disproportionnée — ce qui explique pourquoi ce sont justement ces territoires, et pas les autres, qui deviennent des points de fixation pour les entreprises, les États et, malheureusement, les groupes armés.
Qui finance et développe les projets ?
Le deuxième niveau du pouvoir minier, c’est le financement — souvent bien plus déterminant que la simple propriété d’une concession. La Chine y joue un rôle central, via les prêts, les infrastructures, les routes, les chemins de fer, les barrages, les ports et le modèle qu’on résume souvent par l’expression “minerais contre infrastructures”, dont Sicomines, signé en 2008, reste l’exemple le plus emblématique. Les États-Unis développent, eux, une stratégie plus centrée sur la sécurité des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques et les partenariats stratégiques. L’Union européenne cherche à sécuriser ses propres approvisionnements en matières premières critiques, avec un accent sur la traçabilité, la gouvernance et la durabilité. Des institutions comme la Banque africaine de développement, l’IFC ou la DFC américaine financent également projets, garanties et infrastructures. Et à cela s’ajoutent désormais le Japon, la Corée du Sud, l’Inde et les pays du Golfe, tous en quête de diversifier leurs propres sources d’approvisionnement.
Le pouvoir minier ne repose donc jamais uniquement sur celui qui possède une concession — il repose tout autant sur celui qui peut sortir les milliards nécessaires pour construire une mine, une route, une voie ferrée ou une usine de transformation.
Qui achète les minerais congolais ?
Le troisième niveau, c’est le marché — et c’est là que les chiffres deviennent particulièrement parlants. En 2023, la RDC a exporté environ 790 324 tonnes de concentrés de cuivre, dont environ 697 989 tonnes — soit 88 % — sont parties vers la Chine, contre environ 9 % vers Singapour et 3 % vers la Zambie. Pour les cathodes de cuivre, sur 1,978 million de tonnes exportées, la Chine en a absorbé environ 1,162 million, soit 59 %, contre 11 % pour Hong Kong et 7 % pour la Tanzanie. Pour les oxydes et hydroxydes de cobalt, sur environ 484 202 tonnes exportées, la Chine en représentait 263 789 tonnes, soit 54,5 %, contre 12 % pour la Finlande et 6 % pour la Corée du Sud. Même l’or semi-manufacturé, en volumes bien plus modestes (environ 32,4 tonnes), part principalement vers les Émirats arabes unis, la Suisse et l’Inde.
Une précision s’impose ici : ces tonnes sont des tonnes de produits commerciaux, pas nécessairement de métal pur. Une tonne d’hydroxyde de cobalt, une tonne de concentré et une tonne de cuivre raffiné ne contiennent jamais la même quantité de métal — une nuance essentielle dès qu’on compare des statistiques minières entre elles.
Qui raffine et transforme ?
C’est peut-être le niveau le plus déterminant de toute cette carte, et pourtant le plus souvent ignoré. La RDC extrait énormément — mais une grande partie de la valeur économique réelle se crée après l’extraction, au moment du raffinage et de la transformation. Et sur ce terrain, la Chine reste largement dominante : elle représente environ 63 % de l’extraction mondiale de cobalt provenant de la RDC, mais aussi environ 60 % du raffinage mondial du cobalt, selon les données citées par la Commission européenne — une position tout aussi forte sur le cuivre, le lithium, les terres rares et le tantale. La Corée du Sud, le Japon et les États-Unis développent également leurs propres capacités industrielles, mais restent encore loin derrière.
Cette asymétrie change tout : le pays qui extrait le minerai n’est pratiquement jamais celui qui capte la plus grande partie de la valeur qui en découle. La vraie question n’est donc pas seulement “qui possède la mine ?”, mais “qui transforme ce qui en sort ?”
Par quelles routes sortent les minerais ?
Le quatrième niveau, c’est la logistique — et il est tout aussi stratégique que les trois précédents, parce qu’un minerai n’a de valeur internationale qu’à partir du moment où il peut être transporté jusqu’à un acheteur. La RDC dispose de plusieurs corridors : celui de Lobito, qui relie le pays à l’Angola et au port de Lobito, sur l’Atlantique ; celui de Durban, via la Zambie et l’Afrique du Sud ; celui de Dar es Salaam, via la Tanzanie ; et les voies fluviales du fleuve Congo, vers Matadi et Boma.
Le corridor de Lobito est devenu, ces dernières années, un projet géopolitique à part entière, réunissant l’Union européenne, les États-Unis, la RDC, la Zambie, l’Angola, la Banque africaine de développement et l’Africa Finance Corporation. Il ne s’agit plus simplement de construire un chemin de fer : il s’agit de créer une alternative aux routes existantes — largement financées par la Chine — pour réduire la dépendance à ces dernières et rapprocher les ressources congolaises des marchés occidentaux. Le partenariat stratégique États-Unis-RDC de 2025 fixe même des objectifs précis sur cinq ans pour ce seul corridor : 50 % du cuivre, 90 % du concentré de zinc et 30 % du cobalt exportés devraient y transiter. Autrement dit, la bataille ne porte plus seulement sur qui possède la mine, mais sur qui contrôle le chemin qu’emprunte le minerai pour en sortir.
Les grands accords, un par un
Cette compétition à plusieurs niveaux se lit directement dans la succession des accords signés ces vingt dernières années. En 2008, la RDC et la Chine signent Sicomines, associant ressources minières et infrastructures. En 2009, KCC est restructurée autour de sa joint-venture cuivre-cobalt. Le 26 octobre 2023, la RDC et l’Union européenne signent un protocole d’accord sur les matières premières critiques — cobalt, cuivre, lithium, tantale, tungstène — portant sur l’exploration, la transformation, les infrastructures et la traçabilité ; un cadre de coopération, précisons-le, pas un contrat garantissant à l’UE une quantité déterminée de cobalt. La même année, l’UE reconnaît elle-même que la RDC représente environ 63 % de l’extraction mondiale de cobalt, tandis que la Chine en raffine environ 60 %.
Le 4 décembre 2025, la RDC et les États-Unis signent un Strategic Partnership Agreement, avec une Strategic Asset Reserve sur certains actifs miniers et un mécanisme d’offtake donnant un accès privilégié aux acheteurs américains — là encore, un cadre d’accès privilégié, pas un rachat des minerais congolais. Le mois suivant apparaît le partenariat entre Gécamines et le négociant suisse Mercuria, avec une lettre d’intérêt de la DFC américaine pour y investir : la DFC indique qu’environ 100 000 tonnes de cuivre avaient déjà commencé à être vendues et expédiées vers les États-Unis, avec un projet d’en vendre 50 000 tonnes supplémentaires à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis. En mai 2026, un nouvel accord entre l’Entreprise Générale du Cobalt (EGC) congolaise, l’américain EVelution Energy et le négociant Trafigura vise à construire une chaîne d’approvisionnement de cobalt congolais vers les États-Unis, EVelution affirmant que cette seule chaîne pourrait couvrir jusqu’à 40 % de la demande américaine projetée de cobalt.
L’Arabie saoudite a, de son côté, signé dès janvier 2024 un protocole de coopération géologique et minière avec la RDC, tandis que l’Inde négociait encore, en mars 2025, un accord similaire pour sécuriser son propre accès au cuivre et au cobalt. Seule la Russie, à ce stade, ne dispose d’aucun grand contrat minier comparable en RDC — la prudence s’impose donc avant de l’ajouter à cette liste, malgré un accord séparé signé la même année entre l’Arabie saoudite et la Russie sur la coopération géologique, qui ne concerne en rien la RDC.
Ce que cette carte révèle vraiment
Voilà la réalité qu’aucun communiqué officiel ne dira jamais aussi clairement : le pouvoir minier congolais ne se résume jamais à une seule ligne de possession. Il se découpe en plusieurs couches bien distinctes — la RDC possède le sous-sol ; des entreprises chinoises, suisses, canadiennes et luxembourgeoises possèdent ou contrôlent une bonne partie des projets ; des banques, des États et des institutions financières fournissent le capital ; d’autres pays achètent l’essentiel de la production ; une poignée de puissances industrielles, la Chine en tête, dominent le raffinage et la transformation ; et des États et des entreprises investissent aujourd’hui massivement dans les routes, les rails et les ports qui permettent tout simplement de faire sortir les minerais du pays.
La chaîne complète ressemble à ceci : ressource → concession → financement → extraction → transport → raffinage → transformation → marché final. Et celui qui parvient à contrôler plusieurs maillons de cette chaîne détient un pouvoir sans commune mesure avec celui qui ne contrôle que la matière première brute.
La vraie bataille, et pourquoi personne ne peut dire la vérité
Le pays représente aujourd’hui environ 75 % de la production mondiale de cobalt et environ 51 % de la production mondiale de tantale, tout en étant le deuxième producteur mondial de cuivre extrait selon l’USGS. Le secteur minier pèse à lui seul environ 40 % du PIB congolais et près de 95 % de la valeur de ses exportations de biens et services. Cuivre pour l’électrification, cobalt pour les batteries, lithium pour la transition énergétique, tantale pour l’électronique, étain pour l’industrie, or comme valeur refuge : la RDC se trouve littéralement au croisement de toutes les grandes transformations technologiques du moment — l’électrification, les batteries, l’intelligence artificielle, la défense, l’énergie.
Et c’est précisément ça, la vraie explication derrière toutes ces prises de position diplomatiques mesurées qu’on a détaillées plus haut. La Chine a des milliards investis dans Sicomines, Tenke Fungurume et Deziwa. La Suisse a Glencore. Le Canada a Ivanhoe. Le Luxembourg a ERG. Les États-Unis viennent tout juste de signer leur propre accord stratégique et construisent leur accès via le corridor de Lobito et le partenariat Gécamines-Mercuria. L’Union européenne négocie sa propre part des matières critiques. L’Arabie saoudite, l’Inde, la Corée du Sud et le Japon veulent chacun sécuriser leur bout de chaîne. Absolument personne, parmi les grandes puissances qui condamnent poliment “les deux camps” dans leurs communiqués officiels, n’a intérêt à pousser l’analyse jusqu’au bout — parce qu’aller au fond des choses reviendrait, pour chacun d’entre eux, à fragiliser un contrat, une concession ou une position de négociation qu’ils sont précisément en train de sécuriser face à leurs concurrents.
C’est exactement pour ça que le discours occidental et une bonne partie du discours congolais restent bloqués sur “le Rwanda est responsable de tout” : c’est la version la plus simple, la moins coûteuse politiquement, et surtout celle qui n’oblige personne à interroger sa propre présence économique dans le pays. Mais dès qu’on superpose cette carte minière aux positions diplomatiques du chapitre précédent, l’incohérence saute aux yeux : comment un pays peut-il sincèrement vouloir la fin de ce système, quand la moitié de ses propres entreprises, banques ou fonds d’investissement sont en train de sécuriser leur part de ce même système ? La vérité, c’est que ce n’est plus seulement une guerre entre le Rwanda et la RDC. C’est une compétition mondiale déguisée en conflit régional — et tant que cette compétition rapportera davantage que la paix, personne, absolument personne parmi ces grandes puissances, n’aura vraiment intérêt à la faire cesser.
Ce que je veux qu’on comprenne vraiment
Commencer ce récit en 1994 ne signifie pas que tout ce qui a suivi n’est que la conséquence du génocide rwandais. C’est précisément là que l’histoire congolaise devient plus complexe qu’un simple effet domino. Le traumatisme régional de 1994 a créé une nouvelle dynamique militaire et sécuritaire — mais c’est la faiblesse de l’État congolais, l’immensité de son territoire, ses conflits fonciers et communautaires, la faiblesse de son administration dans certaines régions, les ingérences des États voisins, l’exploitation des ressources et l’impunité généralisée qui ont permis à cette dynamique de se prolonger sur trois décennies.
Le FPR a su mettre fin au génocide des Tutsis. Il n’a en revanche jamais réussi à démanteler entièrement les responsables qu’il a poursuivis au-delà de sa frontière. Cette guerre continue, aujourd’hui encore, sous d’autres formes.
Et c’est là que je veux être très claire : ce n’est la faute ni du Rwanda, ni de la population congolaise. Ce sont de mauvaises structures — des structures jamais réellement démantelées, jamais reconstruites depuis leur base, qui continuent de se reproduire génération après génération, guerre après guerre. Personne, en trente ans, n’a réellement osé tout remettre à zéro pour reconstruire sur des fondations saines.
La RDC a besoin d’un Ground Zero.
Qui possède l’État ?
C’est peut-être la véritable question congolaise. Ou plutôt : l’État appartient-il à ceux qui le dirigent, ou à ceux qu’il est censé servir ?
La RDC n’a pas besoin de choisir entre le féminin et le masculin
C’est ici que mon analyse du matriarcat et du patriarcat rejoint directement la question congolaise. La RDC n’a pas besoin d’un système exclusivement patriarcal. Elle n’a pas non plus besoin d’un système exclusivement matriarcal. Elle a besoin de complémentarité.
Le pays a besoin de structure sans brutalité, d’autorité sans domination, de production sans destruction, d’une armée sans militarisation de la société entière, d’une justice sans logique de vengeance, d’une industrie sans pillage, d’un État qui n’écrase pas sa communauté, et d’une communauté qui ne fragmente pas son État.
La population congolaise possède déjà une capacité extraordinaire de survie, de solidarité, de création et d’adaptation — elle n’a jamais cessé de le prouver. Ce qui manque encore cruellement, c’est la capacité institutionnelle à transformer cette énergie en puissance collective durable. Et c’est peut-être là que se joue la véritable reconstruction du Congo : ne plus demander à la population de compenser indéfiniment les faiblesses de l’État, mais construire enfin un État capable de multiplier la force de sa population.
Parce qu’au fond, le développement ne consiste pas uniquement à posséder des ressources. Il consiste à avoir les structures capables de transformer ces ressources en prospérité, les institutions capables de protéger cette prospérité, et une société suffisamment cohésive pour que cette prospérité profite aux générations suivantes.
La communauté donne la vie au pays. L’institution lui donne la structure. L’une sans l’autre reste incomplète.
Relire la RDC à travers la grille patriarcat/matriarcat
Un rappel s’impose, parce que tout ce qui suit en découle directement. Quand je parle de patriarcat et de matriarcat, je ne parle pas de “femmes au pouvoir” contre “hommes au pouvoir” — je parle de deux principes d’organisation sociale. Le principe patriarcal, c’est la structure, la hiérarchie, l’autorité, la protection, la production, l’administration, le contrôle. Le principe matriarcal, c’est la vie, la reproduction, le soin, la transmission, la mémoire, la coopération, la cohésion. Aucun des deux n’appartient exclusivement à un sexe : un homme peut soigner, une femme peut commander une armée. Le patriarcal construit et structure la maison ; le matriarcal en fait un foyer vivant. Une société équilibrée a besoin des deux.
Et c’est précisément à travers cette grille que l’analyse de la RDC devient éclairante. Mon impression, après avoir creusé le sujet, est que la population congolaise possède une capacité de solidarité et de survie communautaire absolument remarquable, alors que l’État congolais peine encore à construire les structures institutionnelles capables de transformer cette énergie collective en développement durable. La population produit, cultive, commerce, s’entraide, construit, crée ses propres réseaux de survie — mais l’État ne parvient pas à transformer suffisamment ces efforts en routes, en électricité, en eau potable, en hôpitaux, en écoles, en industries, en justice, en sécurité. La Banque mondiale elle-même le souligne : la RDC dispose de ressources naturelles et humaines exceptionnelles, mais des décennies de conflits, de fragilité institutionnelle et de mauvaise gouvernance ont freiné l’accumulation de capital humain et physique. C’est là que se niche l’une des grandes contradictions congolaises — et à mes yeux, il ne manque quasiment rien d’autre au pays que les éléments constitutifs d’un développement de type patriarcal, alors même qu’il abrite l’un des sous-sols les plus riches et les plus convoités de la planète.
Une histoire économique qu’on ne peut pas ignorer
Pour comprendre pourquoi, il faut regarder l’histoire économique du pays en face. La colonisation belge n’a jamais construit le Congo autour d’une économie nationale destinée à enrichir sa population : le système colonial s’est organisé autour de l’extraction des ressources, de la fiscalité, du contrôle administratif et de l’exploitation de la main-d’œuvre. Cuivre, cobalt, caoutchouc, diamant — ces ressources ont structuré une économie pensée pour et par les intérêts coloniaux. Or l’indépendance politique n’a jamais produit, à elle seule, une transformation complète de cette architecture économique. Le Congo est passé d’une économie coloniale d’extraction à différentes formes d’une économie où l’extraction reste, encore aujourd’hui, centrale — une continuité que des chercheuses comme Colette Braeckman ont largement documentée, notamment sur le poids du cuivre et du cobalt katangais et les enjeux liés aux contrats miniers.
La RDC possède du cobalt, du cuivre, du coltan, de l’or, du diamant, du lithium, du pétrole, des terres agricoles considérables, la deuxième plus grande forêt tropicale du monde et un potentiel hydroélectrique immense — la Banque mondiale le confirme sans détour. Mais posséder des ressources ne signifie jamais, automatiquement, avoir du développement. La vraie question est : qui les contrôle, qui les transforme, et où va la valeur créée ?
Comprendre le clientélisme sans juger un peuple
C’est ici qu’intervient la notion de clientélisme — et il faut être précis sur ce mot. Le problème n’est pas “les Congolais sont corrompus” : cette explication est beaucoup trop facile, et surtout fausse. La vraie question est de comprendre pourquoi le système lui-même rend la corruption structurellement rentable. Le mécanisme est presque mécanique : le pouvoir politique permet de nommer des proches, qui accèdent à des contrats et des ressources, qui redistribuent revenus et privilèges, qui achètent une fidélité politique, qui maintient le pouvoir en place — et le cycle recommence. Quand la justice manque d’indépendance, que les organes de contrôle sont faibles, que les sanctions sont rares et que l’État concentre l’essentiel des opportunités économiques, le pouvoir politique devient une ressource bien plus précieuse que n’importe quel mandat démocratique. Ce phénomène n’a rien de spécifiquement congolais — il existe partout où ces conditions se réunissent. Il faut donc se garder de transformer un problème institutionnel et historique en jugement sur le caractère d’un peuple.
Les pièces du puzzle
C’est en assemblant ces éléments qu’on commence à voir la mécanique d’ensemble. Le génocide des Tutsi de 1994 a profondément militarisé l’est du Zaïre. Des mouvements armés se sont formés et transformés au fil des décennies. Les États voisins sont intervenus. Le territoire congolais est devenu un espace stratégique, et parallèlement, ses ressources naturelles sont devenues une source de financement et de pouvoir pour tous les acteurs en présence — le rapport Mapping de l’ONU associe d’ailleurs explicitement les violences des conflits congolais à l’exploitation de ces ressources.
Mais un autre problème s’est ajouté : l’État congolais lui-même s’est fragmenté. Au fil des guerres et des accords de paix, différents groupes armés ont été intégrés, réintégrés ou démobilisés dans les structures militaires nationales. Je ne parlerais pas ici d’une fusion institutionnelle entre les FARDC et les FDLR, mais plutôt de coopérations et d’alliances de circonstance, nées de l’intégration successive de combattants issus de groupes armés divers. Cette situation crée une contradiction terrible : une armée censée protéger l’ensemble des populations congolaises peut se retrouver, à certaines périodes et dans certaines zones, associée à des acteurs accusés de graves violences — notamment contre les populations tutsi congolaises elles-mêmes, victimes récurrentes de discriminations et de violences.
Le problème ne peut donc jamais se réduire à un simple “Rwanda contre RDC”. Il faut regarder l’empilement complet des couches : l’héritage du génocide, les groupes armés qui en découlent, les tensions identitaires, la faiblesse structurelle de l’État, les interventions régionales, la compétition politique interne, les ressources naturelles, l’économie de guerre qu’elles alimentent, l’impunité qui en résulte — et de nouveaux cycles de violence qui repartent de zéro. C’est précisément cet empilement qui rend la guerre aussi difficile à arrêter.
Ce que la grille patriarcat/matriarcat révèle vraiment
C’est précisément ici que mon analyse initiale prend tout son sens. Le problème de la RDC n’est absolument pas que sa population serait “trop matriarcale” — ce serait une conclusion absurde. Au contraire : les réseaux communautaires congolais constituent une formidable capacité de résilience. Le vrai problème, c’est que cette résilience populaire n’est pas suffisamment relayée par des institutions publiques fortes. La population compense ce que l’État ne fait pas. Et quand une population doit constamment compenser les insuffisances de son État, elle finit par consacrer son énergie à survivre plutôt qu’à construire.
La RDC a besoin de ses deux jambes. Une société purement communautaire excelle dans la solidarité, la transmission, l’entraide, la protection, la cohésion — mais elle ne peut à elle seule remplacer une banque centrale, un réseau ferroviaire national, une armée professionnelle, des universités ou une justice nationale. À l’inverse, une société purement institutionnelle peut produire des citoyens parfaitement identifiés sur le papier — un numéro de dossier, un contribuable, un électeur — sans qu’ils restent suffisamment reconnus comme voisins, parents, anciens ou membres d’une communauté. La cohésion a besoin des deux échelles à la fois : celle du village, et celle de l’État.
Et si le véritable modèle africain se trouvait précisément dans cette complémentarité ? Les sociétés africaines précoloniales n’étaient jamais uniformes — certaines patrilinéaires, d’autres matrilinéaires, organisées en chefferies, en conseils, en lignages, en clans ou en fédérations. Il serait donc historiquement faux de parler d’une “société africaine unique”. Mais un point commun reste frappant : dans un grand nombre de ces sociétés, l’organisation collective ne reposait jamais sur un État central unique, comparable à l’État moderne. La famille, le clan, le village, les anciens, les autorités spirituelles, les artisans et les commerçants participaient tous à l’organisation de la vie collective. La société n’était jamais réductible à l’État seul. C’est peut-être la vraie leçon à tirer pour l’Afrique contemporaine — non pas retourner littéralement aux structures précoloniales, mais retrouver leur capacité à articuler ensemble l’individu, la famille, la communauté, le territoire et l’institution.
L’hypocrisie occidentale
Il serait malhonnête de s’arrêter aux seules responsabilités congolaises et régionales sans regarder aussi vers l’extérieur. On parle beaucoup des minerais bruts qui quittent le pays — coltan, or, cobalt — mais beaucoup moins de tout ce qui en dépend en aval : l’industrie numérique mondiale, les batteries, les technologies qui équipent une bonne partie de la planète, et qui reposent directement sur ce que l’est du Congo continue de produire dans des conditions largement opaques.
La question devrait être simple : quelle part de ces ressources quitte réellement le pays, vers qui, et à travers quelles entreprises ? Elle reste pourtant rarement posée avec cette précision. On préfère parler de la RDC comme d’une région à part, “compliquée à cause des minerais”, plutôt que de remonter la chaîne jusqu’aux acteurs occidentaux, régionaux et locaux qui en profitent concrètement, souvent bien loin des zones de conflit elles-mêmes. C’est une manière commode de garder le regard fixé sur l’est du pays, sans jamais avoir à interroger ce qui se passe une fois la matière première sortie du sol congolais.
Alors, comment casser le cycle ?
Il ne suffit pas de répéter qu’il faut “lutter contre la corruption” — encore faut-il transformer les mécanismes qui la rendent structurellement rentable.
Cela commence par diversifier l’économie, pour qu’elle cesse de dépendre uniquement de l’État et de l’extraction : plus il existe d’entreprises privées, d’industries, d’agriculture transformée localement, de coopératives et de chaînes de valeur locales, moins l’accès au pouvoir politique reste l’unique porte vers la richesse. La vraie question n’est plus “comment extraire davantage”, mais “comment transformer davantage de ressources en richesse congolaise” — faire passer le cobalt, le cuivre ou le lithium du simple statut de matière exportée à celui de filière transformée, génératrice d’emplois, de compétences et de valeur ajoutée.
Cela suppose ensuite une justice réellement indépendante : tant qu’un ministre, un gouverneur ou un responsable militaire peut violer la loi sans jamais être poursuivi, le coût du détournement reste nul, et les institutions restent de simples décorations. Une administration numérisée — fiscalité, marchés publics, paie des fonctionnaires, registres — réduit mécaniquement les zones opaques où prospère le clientélisme. Rendre les marchés publics transparents, en publiant appels d’offres, montants et bénéficiaires effectifs, permet aux citoyens, journalistes et institutions de contrôler enfin l’usage de l’argent public.
Cela demande aussi de renforcer les contre-pouvoirs — parlement, justice, cour des comptes, médias, société civile — parce qu’un État sain ne repose jamais sur la bonté d’un président, mais sur des institutions capables de continuer à fonctionner même lorsque la mauvaise personne arrive au pouvoir. Une décentralisation réelle, accompagnée de transparence, de ressources et de participation citoyenne, peut rapprocher l’État de sa population — à condition de ne pas se contenter de multiplier les petits centres de clientélisme au lieu d’un seul grand. Et en toile de fond de tout cela, une éducation civique solide : un citoyen qui comprend ses droits, le fonctionnement du budget, le rôle de ses élus et les mécanismes de contrôle devient, tout simplement, beaucoup plus difficile à manipuler.
Rien de tout cela n’est une leçon donnée au peuple congolais — qui n’a jamais cessé, à sa manière, de porter le pays à bout de bras. C’est un appel à construire enfin l’autre jambe : celle qui manque encore pour que cette énergie collective devienne, à son tour, une puissance durable.
Une guerre qui arrange bien certains agendas
Depuis le génocide des Tutsi chez son voisin rwandais, et avec les dégâts que cette tragédie continue de provoquer, le gouvernement congolais dispose, tant que cette guerre perdure, d’un moyen commode de détourner l’attention d’une large partie de la population.
On parle sans cesse de la petite portion du territoire, à l’est, directement touchée par les conflits. On se demande presque jamais pourquoi l’immense majorité du reste du pays — qui ne subit pourtant pas directement cette guerre — reste, elle aussi, si peu développée. Que devient tout ce qui n’est pas concerné par le conflit ? On se contente généralement de dire au peuple que la faute revient aux autres. Mais pourquoi ne demande-t-on presque jamais de comptes à l’armée congolaise elle-même ?
La guerre de l’est devient, pour tout dirigeant qui ne souhaite pas développer son pays — ou qui se retrouve simplement dépassé par l’ampleur du chantier que représente un territoire de cette taille — une excuse commode et durable. Et comme l’essentiel des minerais stratégiques se concentre justement dans cette région orientale, il devient d’autant plus facile d’expliquer que c’est elle, et elle seule, qui pose problème.
Mais en réalité, si le gouvernement congolais voulait sincèrement mettre fin à ce système, il en aurait les moyens. Cela provoquerait, bien sûr, d’immenses frictions parmi les nombreux réseaux qui en profitent — qu’ils soient occidentaux, régionaux ou congolais eux-mêmes. C’est précisément pour cela que rien, depuis trente ans, n’a jamais été remis à zéro.
Donc, pour récapituler, ce que j’avais aussi dit dans les vidéos, c’est qu’il existe, en parallèle, une véritable guerre psychologique autour du Rwanda. Il y a les faits, qui relèvent du domaine de la patriarchie — je n’ai pas besoin de vous les développer, vous les maîtrisez bien mieux que moi. Et entre parenthèses : vraiment, la médaille de la meilleure fondation patriarcale, c’est vous et l’ensemble des pères fondateurs qui la méritez.
En revanche, il y a aussi les aspects matriarcaux — un domaine où l’on reste encore faible, mais qui trouvent peu à peu leur place au sein d’une société fracturée, une société qui en a pourtant profondément besoin, qui en est consciente, et qui reste toujours prête à avancer et à se transformer si nécessaire. Ces aspects matriarcaux englobent notamment tout ce qui touche à l’identité, à l’histoire précoloniale, des manipulations autour de la mémoire du génocide des Tutsi — et surtout, ils s’appuient sur une arme de prédilection : la liberté de parole ouverte.
Monsieur le Président, vous avez été critiqué longtemps, et pour beaucoup de choses. Connaissant notre histoire et notre manière de penser en tant que Rwandais, un grand nombre des décisions que vous avez prises étaient parfaitement légitimes à votre époque — des décisions qui ne le seraient probablement plus aujourd’hui, et je suis même prête à les défendre comme telles (ils méritent un article a eux tout seuls) . Même le manque de liberté de parole me semblait, à l’époque, une nécessité relativement compréhensible dans un pays aussi profondément fracturé. Mais aujourd’hui, cette même stratégie produit selon moi l’effet inverse — l’effet du serpent qui se mord la queue : le remède risque de devenir le poison si nous, Rwandais, ne commençons pas à nous exprimer honnêtement.
Là encore, je ne fais pas peser 100 % de ce manque d’expression sur vous seul, mais sur ce que j’aime appeler les trois couches du silence : votre politique, d’abord, qui n’y voyait sans doute pas d’autre option pour diriger convenablement le pays ; la parole en kinyarwanda, ensuite, sacrée comme dans beaucoup de traditions africaines — sacrée parce qu’elle était, et reste encore, créatrice ; et enfin le trauma lui-même, qui a ceci de particulier qu’il aime refouler la souffrance plutôt que d’en parler, au point de rendre certaines victimes littéralement muettes.
Je pense réellement que la parole libère ce qui est refoulé, clarifie ce qui est confus, explique ce qui reste peu connu — elle crée des ponts. Je serai toujours partisane de la parole avant toute chose. Du silence aussi, parce que tout ne mérite pas d’être dit. Mais ici, je vous le demande, pour tous les Rwandais : la liberté de la parole — tout en maintenant, bien sûr, la sanction des discours de haine.
NB : Je suis aussi consciente que je peux être brutale quand j’obsède sur un sujet et que je ne trouve pas d’issue de sortie — oui, je deviens alors agressive, blessante sur les bords. Ça, je l’accepte. Mais je refuse d’être victime de manipulation. Je suis prête à assumer mes torts, jamais ceux qu’on me colle pour rien.
NB : J’ai mes propres pensées. J’ai passé toute ma vie à payer le prix d’avoir été moi-même, et rien d’autre. Certains ont pensé que j’étais envoyée par vous — avec toute la fierté et le respect que j’ai pour votre travail, je décline ces propos. Car Dieu seul sait le prix que j’ai payé pour être moi, et pour me relever malgré tout. Tout ce que j’avais, tout ce que j’étais, c’était moi. Même quand ce “moi” ne reposait sur rien de prestigieux, c’était moi. Alors mes pensées, mes paroles, mes actes — c’est moi. Personne ne m’influence, à part peut-être la marée haute et la marée basse. Personne d’autre que moi.




