Lettre à S.E Président Paul Kagame

ACT III

J’AI UN ESPRIT ABSTRAIT

Je suis capable de faire des connexions facilement et sans fin. Parfois, ces connexions sont si précises que je peux lire un livre et simplement savoir que quelque chose est vrai. Cela me paraît réel, presque comme si je pouvais le ressentir, le reconnaître, ou même me souvenir de l’avoir déjà vécu à un niveau intuitif.

Ce que j’ai fini par comprendre, c’est qu’il existe une vaste toile interconnectée dont nous faisons tous partie, dans laquelle chaque chose a sa place et où tout est, d’une manière ou d’une autre, lié à autre chose.

Nous vivons dans un monde qui cherche constamment à diviser les choses plutôt qu’à les réunir. Nous séparons les connaissances en disciplines, les personnes en catégories, les expériences en événements isolés et les concepts en camps opposés. Mais si nous intégrions les connaissances abstraites dans notre vie quotidienne, nous commencerions à voir à quel point tout est profondément interconnecté.

Rien n’existe complètement de manière isolée. Et peut-être que rien n’est véritablement une coïncidence.

Je crois que nous avons la capacité d’apporter davantage d’harmonie dans le monde. Certaines personnes me disent parfois que je suis trop idéaliste. Je ne le pense pas.

En réalité, je pense que l’harmonie ne signifie pas nécessairement l’absence de conflit. Comme beaucoup d’opposés, l’harmonie peut nécessiter une période de disharmonie, de tension, de friction et même de confrontation avant qu’un nouvel équilibre puisse émerger.

Les guerres, les conflits et les frictions peuvent parfois faire partie du chemin vers l’harmonie. Mais ce n’est pas là que nous sommes censés rester.

La friction peut être un chemin vers l’harmonie, mais elle ne devrait jamais devenir la destination.

(short video : Moi et moi psy “Je suis fachée sur le monde entier”)

Les crimes psychologiques que l’on commet ou dont on est victime soi meme au quotidien.

Dans ce monde, on parle constamment de crime. Lorsque nous employons ce terme, nous faisons généralement référence à des actes répréhensibles et condamnables par la loi : commettre un meurtre, voler des biens ou de l’argent, à petite ou grande échelle, ou encore commettre des infractions plus ou moins graves.

Cependant, très peu de gens parlent de ce que j’appelle les « crimes psychologiques ».
Par « crimes psychologiques », j’entends toutes ces petites actions, parfois subtiles, silencieuses ou dissimulées, qui peuvent avoir pour objectif ou pour conséquence de freiner quelqu’un dans son évolution, l’affaiblir moralement, le déstabiliser ou progressivement le détruire, sans recourir directement à une violence physique.

Il peut s’agir d’actes ou de comportements répétés, conscients ou parfois semi-conscients, motivés par de mauvaises intentions, par un sentiment d’infériorité, une vexation de l’égo, de jalousie, de rivalité ou de compétition envers une autre personne. Leur objectif peut être de ralentir, de décourager, de casser ou d’anéantir l’autre dans son évolution, son estime de soi ou son moral.

Ces comportements peuvent avoir un impact relativement faible, mais ils peuvent également, lorsqu’ils se répètent ou s’accumulent, avoir des conséquences considérables sur la vie d’une personne. Il est toutefois essentiel de faire une distinction entre ce qui relève des dynamiques humaines naturelles et ce qui résulte d’une intervention intentionnelle visant réellement à nuire, à freiner ou à détruire quelqu’un

Étant donné mon obsession de comprendre le monde qui m’entoure, mais aussi de me comprendre moi-même, j’ai commencé, après plusieurs expériences de friction dans mes relations, à chercher ce qui pouvait conduire un être humain à se retrouver dans ce type de dynamique.

J’ai observé mon entourage, relevé certains comportements et passé plusieurs mois à explorer différentes théories et observations concernant les dynamiques familiales, les groupes de travail, les petits et grands groupes sociaux, la sociologie, les comportements appris et les mécanismes subconscients.

Au fil de mes recherches, un motif revenait constamment : l’interconnexion des individus et des comportements.

L’être humain évolue dans une véritable toile relationnelle. De la naissance à la mort, il est exposé à différents groupes et environnements qui participent à la construction de ses comportements. Certains schémas sont observés, reproduits, puis progressivement intériorisés. Ils finissent par s’intégrer à notre personnalité, à notre manière de comprendre le monde et à ce que l’on pourrait appeler notre « bibliothèque interne » de comportements appris.

Et le premier environnement dans lequel cette toile commence à se construire est généralement la famille. Les comportements constructifs comme les comportements néfastes peuvent être observés et appris très tôt, parfois sans même que l’enfant en ait conscience.

Les parents constituent souvent les premières références comportementales de l’enfant. Tout commence donc, en grande partie, chez soi.

L’enfant est influencé par l’humeur de ses parents, leur manière de communiquer, leur façon d’exprimer leurs émotions, leur rapport à l’argent, leur aisance à être eux-mêmes, leurs valeurs, leur manière de travailler, mais aussi par leurs capacités intellectuelles, émotionnelles et relationnelles.

Prenons un exemple simple.

Lorsqu’un enfant grandit avec un parent médecin ou avocat, il peut être davantage susceptible de s’orienter lui-même vers la médecine, le droit ou un domaine proche. Ce n’est évidemment pas une règle absolue : de nombreux facteurs interviennent dans le choix professionnel d’un enfant. Mais le métier des parents constitue souvent l’une de ses premières références du monde professionnel.

L’influence peut être encore plus forte lorsque les parents parlent régulièrement de leur travail à la maison, racontent leurs expériences professionnelles ou expliquent leur quotidien autour de la table familiale.

La manière dont l’enfant perçoit ce travail compte également : admire-t-il son parent ? Le voit-il heureux ? Épuisé ? Stressé ? Valorisé ? Dévalorisé ? Associe-t-il le travail à la réussite, à la souffrance, à la sécurité ou à la contrainte ?

Autrement dit, l’enfant n’apprend pas seulement ce que ses parents lui enseignent volontairement. Il observe également ce qu’ils incarnent quotidiennement.

C’est là que se construit une première partie de notre rapport au monde, aux autres, au travail et à nous-mêmes.

Puis vient le monde extérieur

L’individu grandit ensuite et s’adapte progressivement à d’autres environnements : l’école, les groupes sportifs ou de loisirs, les cercles d’amis, puis le monde professionnel.

À chaque étape, il rencontre de nouvelles dynamiques de groupe.

Il peut alors être confronté à une tension fondamentale : doit-il sacrifier une partie de son individualité pour appartenir au groupe, ou le groupe lui permet-il au contraire de développer cette individualité ?

C’est précisément ce point qui me frustre énormément dans les groupes.

Personnellement, je n’ai jamais vraiment su étouffer mon individualité pour me conformer à un groupe. Et cela m’a souvent porté préjudice. À l’école, cependant, j’ai eu beaucoup de chance : je n’ai pas ressenti cette pression de la même manière.

Mais dans le monde professionnel, la dynamique est différente.

Je me répète souvent qu’il faut savoir séparer la vie privée de la vie professionnelle. Pourtant, le travail occupe une part considérable de notre existence. Nous pouvons passer plus de la moitié de nos journées éveillées dans un environnement professionnel, parfois pendant des années.

Et lorsque notre sécurité financière dépend de cet environnement, notre marge de liberté peut devenir beaucoup plus limitée.

Le salaire devient alors notre caveat : la condition qui nous oblige à accepter certaines choses que nous n’accepterions peut-être pas ailleurs.

C’est dans cet espace que beaucoup de personnes finissent par perdre progressivement une partie de leur individualité.

Nous n’absorbons pas uniquement les comportements de notre famille ou de nos collègues. Nous absorbons également les comportements de la société dans laquelle nous évoluons.

Ce que la majorité considère comme « normal » finit souvent par devenir la norme.

Et le problème, c’est que la normalité n’est pas nécessairement synonyme de santé ou de bien-être.

Un comportement peut être profondément ancré dans une culture professionnelle, familiale ou sociale tout en étant toxique. (Par exemple: Culture du viol, différentes maltraitances psychologiques)

Lorsque des comportements toxiques viennent des personnes qui dirigent un groupe, qu’il s’agisse de parents, de managers, de directeurs ou de dirigeants, leurs conséquences peuvent progressivement se diffuser à l’ensemble du groupe.

C’est pourquoi je pense que, dans toute structure humaine, la santé et l’équilibre des personnes qui se trouvent à sa tête ont une importance fondamentale pour le bien-être de l’ensemble du groupe.

Cela commence dans la famille et peut ensuite se reproduire dans toutes les autres structures : l’école, les entreprises, les institutions, les associations et même les sociétés.

Le bien-être ne concerne pas uniquement ceux qui exécutent

Lorsque l’on parle de bien-être au travail, on pense généralement à l’ergonomie, aux espaces de travail, aux pauses, à la représentation des employés ou aux conditions matérielles.

Mais le bien-être d’une organisation ne devrait-il pas également inclure le bien-être psychologique de ceux qui la dirigent ?

Cela ne signifie absolument pas qu’une personne confrontée à des difficultés psychologiques serait incapable de diriger une structure. Au contraire.

Je pense simplement que toute personne placée à la tête d’une structure devrait avoir la responsabilité de prendre soin de sa santé mentale et de chercher à maintenir un équilibre psychologique aussi sain que possible.

Non pas parce qu’un être humain doit être parfait pour diriger, mais parce que nous sommes tous susceptibles de traverser des périodes de friction, de stress intense, de deuil, de fatigue ou de bouleversement dans notre vie. Et ces périodes peuvent influencer notre manière de communiquer, de décider et de traiter les autres. Nous sommes tous humains.

C’est justement pour cette raison que nous devrions apprendre à reconnaître nos propres mécanismes, à comprendre ceux des autres et à créer des environnements dans lesquels les difficultés peuvent être identifiées et traitées avant qu’elles ne deviennent des dynamiques destructrices. Car ce qui commence comme une petite friction dans un individu peut, lorsqu’elle se transmet à travers une famille, un groupe ou une institution, devenir une véritable toile de comportements. 

En gros, on connaît tous les crimes condamnables. Mais les crimes psychologiques, eux, sont difficilement condamnables — ou tout simplement pas condamnables du tout. Ils sont subtils, ils se fondent tellement bien dans le comportement humain qu’ils en deviennent presque invisibles, alors même que leur impact peut être profondément néfaste.

Nous sommes des humains, et en tant qu’humains, nous portons en nous des émotions positives comme négatives. Le problème survient quand on laisse ces émotions négatives nous dominer et qu’on les exprime de façon répétée — surtout lorsqu’on occupe un poste qui influence de nombreuses personnes. Dans ce cas, cela peut affecter bien plus de choses qu’on ne le pense, et freiner considérablement l’avancement des choses.

C’est un aspect dont on parle très peu dès qu’il s’agit de travailler en collectivité. Pourtant, j’ai souvent remarqué à quel point cela affecte autant de choses que de personnes, sans qu’on en parle vraiment. Que ce soit dans une famille, une amitié, au niveau personnel, au travail, dans une société ou toute autre forme d’organisation privée ou publique, on retrouve toujours le même problème : la fluidité et la cohésion entre les individus se retrouvent freinées dès que les gens sont incompatibles entre eux, ou incompatibles avec les tâches qu’ils doivent accomplir.

La notion à retenir : les crimes condamnables sont visibles et sanctionnés par la loi,  cela relève du domaine de la patriarchie. Les crimes psychologiques, eux, sont peu visibles et difficilement condamnables par la loi,  cela devrait relever du domaine de la matriarchie, aussi bien au sein de la population que des institutions. En tout cas, je n’ ai pas la science infuse, mais il devrait exister un cadre dans lequel on puisse les situer, si l’on veut des sociétés plus saines, plus transparentes, dans lesquelles il devient plus agréable de travailler en communauté  afin que nos intérêts communs puissent enfin être protégés. 

Exemples : Les coups bas relationnels, Les coups bas par l’information, Les coups bas liés au travail lui-même, Les coups bas concernant la reconnaissance, Les coups bas liés aux promotions et opportunités, Les coup bas psychologiques, Les coups bas politiques et institutionnels,

Et il y a une idée particulièrement forte derrière tout ça : un coup bas n’est pas nécessairement une action malveillante visible. L’inaction volontaire peut être un coup bas. Le silence peut être un coup bas. Une demi-vérité peut être un coup bas. Une règle parfaitement légale peut être utilisée comme un coup bas.

C’est justement ce qui rend certains systèmes difficiles à comprendre : personne ne fait officiellement quelque chose d’illégal ou de manifestement mauvais, mais l’accumulation de petites actions, omissions, alliances, retards et récits orientés produit un résultat très précis.

RDC : quand la communauté porte le pays que l’État ne construit pas

Pourquoi j’écris sur cette guerre

Quand on parle de la RDC, on parle énormément du Rwanda. On parle beaucoup moins de l’Ouganda, qui pourtant se sert tout aussi tranquillement dans l’est du pays, sans laisser autant de traces dans le récit médiatique. Le Rwanda, lui, occupe une place disproportionnée dans cette histoire qu’on raconte — et c’est en partant de ce constat que j’ai commencé à vouloir en parler, à commencer à éduquer les gens autour de moi. Au départ, ce n’étaient que des discussions au travail : un mobutiste, des Tshisekediens, une collègue hutu qui se présentait comme burundaise depuis mon arrivée dans l’entreprise — malheureusement pour elle, j’avais vu clair dans son jeu.

Au quotidien, j’en avais assez de me faire attaquer par des femmes congolaises. Oui. Parce que quand on est une femme rwandaise, tutsi, les animosités viennent souvent davantage des femmes que des hommes. Je reste profondément empathique envers toutes les guerres, sans distinction. Mais autant j’en avais assez de me faire attaquer, ouvertement ou plus discrètement, autant j’en avais encore plus marre d’entendre, dans les médias, que c’était systématiquement “les Rwandais” qui provoquaient tous les problèmes — et surtout de voir autant de morts s’accumuler en si peu de temps, presque sans interruption.

J’étais convaincue que tout le monde se servait — l’Occident en premier lieu — mais que le motif affiché était devenu le Rwanda. Comment expliquer qu’on soit devenus le motif, sans en être la cause, alors que ceux qui se battent sur le terrain sont eux-mêmes rwandais ? C’est une histoire difficile à expliquer à quelqu’un qui ne la connaît pas de l’intérieur. Moi, je la voyais — de façon abstraite, mais clairement, dans ma tête.

J’ai alors écrit quelques mots sur Instagram, disant que je comprenais enfin pourquoi ce qui se passait en RDC restait lié au génocide des Tutsi. Ce message m’a valu la rancune d’un ancien ami, qui m’en voulait pour une chose qu’il avait faite et que j’avais fini par découvrir malgré moi. Le simple fait que je le sache semblait le déranger — parce que je m’exprime sans détour, et que selon certains, cela suffisait à craindre que je parle. Sauf qu’il ne m’avait rien fait à moi, et qu’il n’était pas de ma famille. Ce que les gens ignorent souvent de moi, c’est que je commente sur presque tout, mais que je ne me mobilise pas pour tout. Je n’aurais jamais divulgué ce que je savais de lui. Mais par peur, il m’a gardée en réserve pendant deux ans, répétant à qui voulait l’entendre qu’il fallait se méfier de moi, que j’aurais “mal parlé” du Rwanda.

En réalité, il se protégeait lui-même. Et ce que beaucoup oublient — malgré le nombre de fois où je le lui ai répété — c’est que le mensonge peut prendre l’ascenseur, la vérité prendra les escaliers, mais la destination reste toujours la même.

C’est cette expérience, autant que mes recherches, qui m’a poussée à écrire ce texte. Pas pour accuser un camp plutôt qu’un autre, mais pour démêler une histoire qu’on m’a longtemps présentée comme trop confuse pour être expliquée.

Quelques confusions à démêler avant de commencer

Avant d’aller plus loin, il faut clarifier des termes qu’on confond sans cesse, et qui alimentent une bonne partie des malentendus autour de ce conflit. Le Rwanda, l’État, n’est pas la même chose que les Rwandais, le peuple. Les Hutu et les Tutsi rwandais n’ont pas exactement la même histoire ni les mêmes enjeux que les Hutu et les Tutsi congolais, même si les deux se recoupent à la frontière. Le génocide des Tutsi et les massacres commis contre des populations hutu dans la foulée sont deux réalités distinctes, trop souvent amalgamées comme si elles se valaient ou s’annulaient. Et il existe un raccourci fréquent qui consiste à dire “RDC” en sous-entendant automatiquement “richesse” — comme si le seul fait de s’intéresser à la région revenait à vouloir “prendre les minerais”. Garder ces distinctions en tête permet d’éviter bien des faux procès, dans un sens comme dans l’autre.

Excusez-moi si, malgré tout, je crée une association dans votre tête au fil de cet article. Le but n’est pas de la renforcer, mais qu’à la fin, vous puissiez vous-même faire la distinction — ou du moins, que j’y sois parvenue.

Ce que j’ai ressenti, chaque fois qu’on parle du génocide des Tutsi, c’est ce combat constant — celui qu’on exprime, mais surtout celui qu’on n’exprime pas. Il y a un malaise. On le sent, mais personne n’arrive à mettre un mot dessus, parce que personne ne veut le faire. Moi, de nature à creuser, je finis toujours par y arriver, souvent sans même le vouloir.

C’est en discutant avec cet ancien ami dont j’ai parlé plus haut que j’ai compris, trop tard, qu’il m’avait tendu un piège. Il a sous-entendu que “Rwanda” voulait dire “FPR” — et donc que le FPR aurait été la cause du conflit congolais. Je sais que c’est impossible que j’aie pu sous-entendre une chose pareille : à cette époque, j’étais au Rwanda, et c’était des discussions que j’avais avec mon père. Mon père n’avait absolument aucun tabou — ni sur ses valeurs, ni sur ses principes, ni sur le génocide. S’il n’aimait pas quelqu’un, il ne l’aimait pas, un point c’est tout. Il n’avait pas de temps à perdre avec le politiquement correct. Et je crois avoir hérité de ce trait.

Ce piège, aussi injuste soit-il, m’a paradoxalement fait voir ce que je ne voyais pas avant : les ex-génocidaires réfugiés en RDC occupent aujourd’hui des places importantes au sein du gouvernement congolais — même si ce n’est pas toujours visible — et cette position leur permet de continuer à faire pression sur les Tutsi qu’ils n’ont pas réussi à éliminer. (problème patriarcale, nécessitant solution patriarcale)

Entre-temps, il existe aussi une jeune génération, survivante des représailles menées contre des populations hutu lors des chasses aux génocidaires, en colère contre le gouvernement rwandais — un groupe tout aussi complexe. Parmi ces survivants, on peut distinguer les politisés des non-politisés. Et parmi les politisés, il faut encore distinguer ceux dont l’engagement vient d’une filiation directe avec le Parmehutu ou les milices Interahamwe, et ceux qui s’y retrouvent uniquement par le grief — souvent des personnes frustrées, qui continuent de véhiculer des théories ethniques ou de fausses histoires précoloniales. D’autres, enfin, ne sont pas politisés eux-mêmes mais appartiennent à la famille d’un proche qui l’est. Ce que j’en ai retenu, c’est que nous sommes une société bien plus complexe qu’on ne le laisse entendre. Comment a-t-on pu résumer tout ça à la taille d’un nez ? Je ne le comprendrai jamais. 

Du côté tutsi, ce que j’ai perçu, c’est plutôt une forme de froideur. Je l’explique ainsi : voilà un peuple minoritaire, martyrisé pendant des années, qu’on a ensuite voulu exterminer entièrement. Le FPR arrive, les sauve, leur redonne espoir. Avec son aide, ils trouvent le courage de reconstruire, de montrer à ceux qui ont détruit le pays qu’ils descendent de rois, qu’ils savent bâtir et diriger une nation. Et malgré cela, par nécessité pour le pays et pour l’équilibre politique, ils se retrouvent à devoir intégrer, et même partager le pouvoir avec, ceux-là mêmes qui ont tué leurs proches et les ont martyrisés pendant des décennies — alors qu’à l’époque, aucun Tutsi n’avait accès à ce pouvoir. C’est ce qui explique qu’on entende, sur les réseaux sociaux, dire que les Tutsi aussi sont au pouvoir aujourd’hui, qu’il ne resterait plus assez de place pour les Hutu. De ce que j’ai pu observer, les institutions gouvernementales essaient d’assurer des rotations, mais ce n’est jamais évident. Une blessure aussi profonde ne s’efface pas, et ne s’équilibre pas non plus par voie législative.

Je ne suis pas en train de défendre un camp, attention. J’essaie simplement d’expliquer ce que j’ai observé : les Tutsi se sentent, d’une certaine manière, piégés. Il ne faut jamais oublier que ce génocide a été commis par toute une population, sur la base de traits de différenciation. Dans la tête d’un Tutsi, voir un Hutu, c’est parfois encore voir “un génocidaire”. Cela freine énormément de choses — les arts visuels, entre autres, qui pourtant représentent souvent un véritable remède pour le psychisme en contexte post-génocide. Qui dit arts visuels dit confrontation au visuel lui-même. Et ça complique tout. Résultat : quand l’un se referme, l’autre se referme aussi. C’est une situation d’une grande complexité — et on ne parle même pas encore de la RDC.

Tout ça pour dire : le génocide des Tutsi est terminé, mais le Rwanda, et les Rwandais partout dans le monde, continuent de vivre une guerre psychologique interne. Au Congo, cette même guerre devient physique — et médiatiquement hypocrite, tant les intérêts miniers y priment sur la vérité. Le Rwanda, de son côté, doit rester prudent dans la manière dont il formule cette guerre en RDC, car il porte lui aussi des blessures que son gouvernement peine encore à affronter, et qui referont surface tôt ou tard. Le génocide des Tutsi s’arrête symboliquement aux frontières du Rwanda ; une fois en RDC, les tabous s’accumulent, parce que le Rwanda n’est pas fier de la façon dont s’est terminée la chasse aux génocidaires. Et la communauté internationale aime jouer avec le chantage en Afrique : dès qu’un dirigeant déplaît, elle sait précisément sur quel bouton appuyer pour le déstabiliser, voire le faire tomber. C’est peut-être précisément là que se trouve le vrai danger pour le Rwanda : ne pas prendre en main, une bonne fois pour toutes, la dimension psychologique de toute cette histoire. 

Après le génocide des Tutsi, il y a eu une chasse aux génocidaires — comme il y a eu, après l’Holocauste, une chasse aux nazis à travers la planète entière. Pourquoi procède-t-on ainsi pour l’un et pas vraiment pour l’autre ? Je n’en sais rien. Peut-être pour garder la situation ouverte, de sorte qu’à tout moment, dès que le président Paul Kagame sort du rang, on sache exactement quelle communauté réveiller pour envenimer les choses. 

Attention, je ne minimise en aucune façon les massacres commis contre des Hutu — ils étaient horribles. Mais j’aimerais qu’on reste un minimum logique, presque stoïque : ces massacres ne pouvaient pas naître de rien. Il existe une loi universelle, celle de cause à effet — le principe le plus direct de la causalité. Tout ce qu’on initie engendre un retour, une conséquence de nature similaire. Alors quand je lis des autrices comme Michela Wrong parler de ces massacres qu’elles ont documentés, je me dis qu’elles ne racontent qu’une partie de l’histoire. Elles n’ont pas vu le début du film qui s’est déroulé au Rwanda — parce que, dans ce film-là, presque tout le monde qui aurait pu le raconter est mort. 

Ce que j’ai fini par comprendre, après avoir longuement parlé avec de nombreux jeunes Rwandais et Rwandaises, Hutu comme Tutsi, à Bruxelles — à une époque où je pensais encore avoir la science infuse — c’est que le seul vrai repos, pour eux, tiendrait en deux conditions : du côté hutu, que les massacres subis par leur communauté trouvent enfin une vraie place dans le récit ; et du côté tutsi, que tous les génocidaires soient un jour capturés, pour qu’on puisse enfin se dire, et y croire réellement : “Never Again”. 

J’ai fait tout ceci parce qu’au fond, j’ai eu peur — et puis, surtout, parce que ça me tient à cœur. Il y a ceux qui aiment en flattant les gens. Moi, j’aime en me souciant de tout ce qui risque d’arriver, en pointant ce qu’il faut pointer. J’ai horreur de subir quelque chose que j’avais senti venir. Alors à ceux qui disent que je dis du mal du Rwanda : vous ne me connaissez pas. Je n’ai pas d’amour hypocrite. Moi, quand j’aime, j’aime regarder la réalité en face. 

Un jour, je me suis dit : je vais contacter le directeur d’un média rwandais, ainsi que quelques groupes congolo-rwandais anti-Kagame, pour vraiment écouter ce qu’ils avaient à dire. Parce que ce que les gens ne réalisent pas assez, c’est que le président rwandais approche des 70 ans. Lui ne connaîtra sans doute plus d’autre crise que celle qu’il porte déjà depuis des décennies. Nous, en revanche — et particulièrement la génération née pendant le covid — risquons d’hériter d’une crise qu’elle n’aura même pas vécue. Moi-même, j’avais trois ans pendant le génocide, et je trouve déjà ça problématique pour ma génération. Alors les enfants nés après 2020 ? C’est encore bien plus problématique. C’est même une catastrophe.

C’est en creusant, en connectant certains éléments entre eux, que j’ai compris qu’il existait un véritable jeu psychologique jusqu’ici, en Belgique : le directeur de ce média soutenait les FDLR, et continuait d’alimenter leur haine à coup de tournures de phrases et de manifestations sans le moindre fondement — même quand il s’agissait de sport, un domaine pourtant censé rester apolitique, on y trouvait matière à protester. Je trouve ça terriblement dangereux, triste, et surtout, ça sent l’argent à plein nez.

Mais il y a une autre raison, plus structurelle encore. La Belgique est, en dehors du continent africain, une sorte de “deuxième Congo” : n’importe quel candidat qui se présente à une élection doit composer avec le poids de l’électorat congolais installé ici. C’est exactement là que se niche le noyau de la propagande, grâce aux techniques de micro-ciblage psychographique. En vingt-quatre heures, on peut faire détester une population entière à un candidat — et faire aimer l’inverse à une autre. Autrement dit, grâce à cette seule technique, on peut littéralement payer pour manipuler les sentiments d’une population face à la politique.

Comment tout a commencé

Après le génocide, une partie des responsables — militaires, miliciens Interahamwe, cadres de l’ancienne armée rwandaise (ex-FAR) — traversent la frontière avec des centaines de milliers de civils hutu et s’installent dans l’est du Zaïre. Ces camps de réfugiés deviennent rapidement des bases arrière : on y organise des incursions armées vers le Rwanda et des attaques contre les Tutsi congolais, les Banyamulenge.

Le Rwanda, dirigé par le FPR qui vient de mettre fin au génocide, envahit alors le Zaïre en 1996 sous couvert de l’AFDL, la coalition rebelle menée par Laurent-Désiré Kabila, dans le but de démanteler ces camps. C’est la Première guerre du Congo. Deux ans plus tard, devenu président, Kabila rompt avec ses anciens alliés rwandais et ougandais. Pour se défendre, il se tourne vers ceux-là mêmes que le Rwanda cherchait à neutraliser : les ex-FAR et les Interahamwe, qu’il intègre officiellement dans son armée régulière. Ces combattants se réorganisent en 2000 sous un nouveau nom, celui qu’on connaît aujourd’hui : les FDLR, les Forces démocratiques de libération du Rwanda.

C’est le point de bascule qu’il faut vraiment comprendre. Un gouvernement congolais, en quête d’alliés militaires pour sa propre survie, arme et structure un groupe né du génocide. À partir de cette alliance se construit une puissance durable : contrôle des gisements de coltan et d’or dans les Kivu, tactiques de guérilla forestière, réseaux diplomatiques et financiers actifs jusqu’en Europe. Des figures du pouvoir congolais de l’époque — ministres de l’Intérieur, de la Justice, chefs des renseignements — participent directement à la fourniture d’armes et de logistique à ces forces hutu rwandaises. En face, d’anciens officiers ex-FAR deviennent les interlocuteurs politiques et militaires de Kinshasa.

Une alliance qui n’a jamais vraiment cessé

Aucun membre officiel des FDLR ne siège au gouvernement congolais — c’est vrai. Mais les liens entre ces combattants et l’appareil d’État se sont maintenus par d’autres canaux, année après année. Lors des processus de paix successifs, des éléments FDLR ont été incorporés dans l’armée régulière congolaise. Le général Paul Rwarakabije, ancien commandant suprême des FDLR, a fini par devenir général au sein des FARDC. Plus récemment, face à la résurgence du M23 soutenu par le Rwanda, Kinshasa a créé en 2023 la Réserve armée de la défense pour militariser des milices civiles locales, les Wazalendo — et les rapports du Groupe d’experts de l’ONU documentent, sur le terrain, une collaboration tactique entre certains commandants FARDC, ces milices et des combattants FDLR, unis par un ennemi commun.

C’est là l’erreur monumentale dont on ne parle presque jamais : aujourd’hui encore, les héritiers directs des ex-FAR et des Interahamwe conservent des liens étroits avec Kinshasa — c’est-à-dire avec son armée, son gouvernement, ses cabinets. Ils exercent un contrôle économique important sur les gisements miniers du Kivu. Leur seule présence continue de menacer le Rwanda et de lui servir de justification pour intervenir en RDC, directement ou par groupes armés interposés.

Les failles de la gouvernance congolaise

Il faut aussi regarder cette histoire du côté congolais, sans détour. Aucun président de la République n’a jamais réellement fait basculer le pays d’une économie extractive vers un modèle de développement durable. Année après année, on retrouve les mêmes symptômes : des cabinets parallèles qui se superposent au cabinet officiel, une frontière poreuse entre l’argent de l’État et celui de la présidence, et une armée jamais suffisamment structurée pour s’imposer sur l’ensemble du territoire.

Cette faiblesse structurelle n’est pas un détail — c’est elle qui explique en grande partie pourquoi il devient si facile, pour des dizaines de milices, d’exister durablement à travers le pays. Un État incapable de s’imposer partout laisse mécaniquement de la place à quiconque veut lever une milice, la financer par un commerce local, une mine ou une taxe informelle, et défendre un territoire, une communauté ou un intérêt particulier. Ce n’est pas tant qu’un seul homme ne peut pas contrôler un pays de cette taille — c’est qu’aucune structure institutionnelle solide n’a jamais été construite pour prendre le relais.

Le M23 : ma lecture personnelle

Je veux être claire ici : ce qui suit relève de ma propre interprétation, pas d’un fait établi. Contrairement aux FDLR, dont l’origine directe dans les rangs du génocide est documentée, le M23 est un mouvement plus récent.

Ma lecture personnelle est la suivante : dans le contexte des représailles qui ont suivi le génocide, une partie de ces combattants auraient d’abord soutenu le FPR par vengeance, avec la volonté de provoquer le Rwanda et ceux qui, en RDC, cherchaient encore à s’en prendre à des populations tutsi — les mêmes logiques d’extermination que celles de 1994, simplement déplacées sur un autre territoire et prolongées dans le temps. Dans cette lecture, le M23 ne serait pas un simple prolongement géopolitique du Rwanda, mais une forme de continuité psychologique et identitaire du génocide lui-même, portée par des acteurs qui n’ont jamais eu l’occasion de clore ce chapitre autrement que par les armes.

Pourquoi cette guerre ne s’arrête jamais vraiment

Réduire ce conflit à une seule cause serait une erreur. Plusieurs dynamiques s’y superposent et se nourrissent les unes les autres. Des décennies de gabegie sous Mobutu ont laissé une armée déstructurée et un vide sécuritaire que des milices locales ont fini par combler. L’est du Congo est devenu un terrain d’affrontement pour plusieurs pays voisins — Rwanda, Ouganda, Burundi, Angola, Zimbabwe, Tchad — chacun avec ses propres intérêts. L’exploitation illégale de minerais stratégiques (coltan, or, cassitérite, diamant) finance durablement les groupes armés, certaines élites militaires et des réseaux de contrebande transfrontaliers. Et à cela s’ajoutent des tensions foncières et identitaires profondes, entre communautés dites autochtones et populations d’expression kinyarwanda, autour du contrôle des terres et de la nationalité.

Le résultat, c’est une mosaïque de groupes armés qui s’entremêlent depuis près de trente ans : les rébellions historiquement soutenues par le Rwanda (AFDL, RCD, CNDP, M23), les groupes hutu rwandais (Interahamwe, ex-FAR, FDLR et ses factions), les milices maï-maï d’autodéfense communautaire, des groupes armés étrangers venus d’Ouganda ou du Burundi, et les milices locales de l’Ituri. Les FARDC elles-mêmes souffrent d’une faiblesse structurelle héritée d’intégrations précipitées de rebelles jamais réellement fusionnés en une armée cohérente — corruption, problèmes de commandement, et parfois collaborations opportunistes avec les groupes mêmes qu’elles sont censées combattre. Quant à la MONUSCO, présente depuis 1999, elle est aujourd’hui largement jugée inefficace par les populations locales, au point d’entamer un retrait progressif.

Mais il y a une raison plus profonde encore, et c’est peut-être la plus importante à comprendre : une guerre s’arrête rarement tant que ses causes profondes restent économiquement et politiquement utiles à certains acteurs. Le Rwanda veut clairement en finir — on en parle ouvertement dans le pays, tout le monde y souhaite tourner la page d’une menace qui peut ressurgir à tout moment. Localement aussi, la population congolaise veut que la guerre cesse : elle en est, comme toujours, la première victime. Après avoir consulté les médias locaux et échangé avec des Congolais du pays et de la diaspora, un même schéma revient sans cesse : ce sont rarement les personnes sur place qui profitent d’un conflit — ce sont ceux qui en tirent parti à distance.

Si contrôler un territoire permet de contrôler des ressources, de lever des taxes, de contrôler des routes commerciales, de peser politiquement, de financer un groupe armé ou d’accroître l’influence d’un acteur régional, alors la guerre cesse d’être un simple conflit idéologique — elle devient un véritable système économique et politique. C’est l’une des clés pour comprendre pourquoi l’est de la RDC a connu autant de cycles de violence, et pourquoi, aujourd’hui encore, exploitation des ressources, faiblesse de l’État, groupes armés et tensions régionales restent aussi imbriqués.

Ce que dit la communauté internationale — et ce qu’elle refuse de dire

Face aux accusations mutuelles — Kigali qui dénonce l’infiltration et le soutien des FDLR par Kinshasa, la RDC qui nie cette alliance et accuse à son tour le Rwanda d’agression via le M23 — les positions internationales et régionales tiennent, dans l’ensemble, sur un équilibre diplomatique volontairement strict : condamner fermement le soutien rwandais au M23, tout en exigeant de la RDC la neutralisation définitive des FDLR. Les deux exigences coexistent, parce que les deux réalités coexistent.

Du côté des institutions multilatérales, le Conseil de sécurité de l’ONU exige le retrait immédiat des troupes rwandaises du sol congolais et l’arrêt complet de tout appui au M23 — mais refuse tout autant de cautionner la négation totale de Kinshasa, documentant noir sur blanc la collaboration de terrain entre certaines unités des FARDC et les FDLR, et exigeant leur démantèlement effectif. Sur le terrain, la MONUSCO applique concrètement cette logique : elle refuse de mener des opérations conjointes avec des unités FARDC lorsque des preuves de coopération locale avec les FDLR existent, tout en continuant de soutenir l’armée congolaise face au M23, conformément à son mandat de protection des civils. L’Union européenne, elle, sanctionne simultanément des cadres du M23 et du RDF rwandais et des commandants FDLR, conditionnant toute désescalade durable à la neutralisation de ces derniers.

Les grandes puissances occidentales tiennent globalement la même ligne à deux voix. Les États-Unis adoptent ce qu’on pourrait appeler une neutralité ferme : Washington condamne les violations rwandaises — déploiement d’armes lourdes, de missiles, de troupes — sanctionne les dirigeants du M23, mais presse tout aussi directement Kinshasa de cesser son soutien aux FDLR et de les démobiliser. La France défend l’intégrité territoriale congolaise et exige le retrait des forces rwandaises, tout en qualifiant explicitement le démantèlement des FDLR de condition sécuritaire indispensable pour le Rwanda. La Belgique condamne fermement l’ingérence militaire rwandaise, mais interpelle tout aussi régulièrement Kinshasa sur ses collaborations opportunistes avec des milices extrémistes hutu. Le Royaume-Uni appelle le Rwanda à désescalader et à se retirer, tout en insistant pour que la RDC réponde concrètement aux inquiétudes sécuritaires de Kigali. Le Canada condamne le soutien étranger aux groupes armés illégaux comme le M23, tout en exhortant la RDC à rompre tout lien avec les groupes sanctionnés par l’ONU, FDLR comprises. Les Pays-Bas suivent globalement la ligne européenne, en réorientant certaines aides directes et en réclamant à la fois l’arrêt du soutien au M23 et la fin de l’impunité dont bénéficient localement les FDLR.

Les puissances émergentes, elles, jouent une partition différente. La Chine adopte un discours centré presque exclusivement sur la souveraineté et l’intégrité territoriale de la RDC : elle condamne les offensives du M23, appelle au retrait des forces étrangères, encourage une solution politique régionale — mais évite soigneusement de s’immiscer publiquement dans la polémique sur les FDLR. La Turquie, elle, privilégie une posture pragmatique fondée sur la coopération militaire et économique avec Kinshasa, soutenant le gouvernement congolais dans sa défense territoriale tout en appelant, de façon assez générale, au dialogue régional.

Enfin, du côté des acteurs régionaux africains, l’Angola s’est imposé comme médiateur désigné par l’Union africaine à travers le processus de Luanda, avec un plan d’action prévoyant la neutralisation simultanée des FDLR par la RDC et le retrait des forces rwandaises. L’Ouganda occupe une position plus ambiguë : Kampala mène des opérations conjointes avec la RDC contre les rebelles ougandais des ADF, tout en entretenant des relations troubles avec le M23 et en observant d’un œil critique toute alliance entre les FARDC et les FDLR. La Zambie, membre de la SADC, soutient le déploiement de forces régionales aux côtés de la RDC tout en plaidant pour l’application intégrale des accords de paix régionaux censés régler, une bonne fois pour toutes, la question des groupes armés transfrontaliers — FDLR comprises.

Ce qui frappe, à lire l’ensemble de ces positions, c’est leur remarquable cohérence : presque tous les acteurs, qu’ils soient occidentaux, asiatiques ou africains, en arrivent à la même conclusion à deux volets — le Rwanda doit se retirer, et Kinshasa doit cesser de composer avec les héritiers du génocide. Deux exigences documentées, répétées, jamais réellement suivies d’effet des deux côtés.

Je n’ai évidemment pas accès à l’intégralité de ces discussions — seulement à des rapports journalistiques, pas aux salles de conférence où tout cela se négocie réellement. Mais mon expérience humaine et mon instinct me disent que le véritable problème se joue justement là où rien n’est couché sur le papier : dans tout ce que j’appelais, en introduction de ce blog, les crimes psychologiques — ceux qui ne sont ni visibles ni condamnables, mais qui façonnent silencieusement les décisions, les alliances et les blocages qu’aucun rapport officiel ne documentera jamais.

Je vais éviter d’être aussi politiquement correcte qu’eux, et dire les choses simplement : ce sont tous, sans exception, une belle bande d’hypocrites. Pourquoi ? Voici les chiffres !

La carte du pouvoir minier en RDC : qui contrôle quoi, où vont les minerais, et qui contrôle la chaîne ?

Parce que voilà ce qu’on oublie systématiquement de dire, dans tous ces communiqués diplomatiques qu’on vient de lire un par un : presque tous ces mêmes pays qui condamnent, qui exigent, qui appellent au dialogue, ont aussi un contrat, un investissement ou une chaîne d’approvisionnement à protéger en RDC. Et c’est peut-être là, bien plus que dans n’importe quelle déclaration officielle, que se trouve la vraie clé pour comprendre pourquoi personne ne va jamais au fond des choses.

Ce n’est pas un phénomène nouveau. En pleine Seconde Guerre mondiale, entre 1940 et 1945, la Belgique, le Congo belge, les États-Unis et le Royaume-Uni étaient déjà liés par l’exploitation stratégique de l’uranium de Shinkolobwe, au Katanga, alors propriété de l’Union Minière du Haut-Katanga. Le Département américain de l’Énergie indique que 1 200 tonnes de minerai très riche étaient déjà stockées à Staten Island dès 1942, avant que 3 000 tonnes supplémentaires entreposées au Congo ne soient rachetées par le Manhattan Engineer District. Le minerai de Shinkolobwe représentait à lui seul environ deux tiers de l’uranium utilisé dans le programme nucléaire américain. Un contrat de 1944 prévoyait 1 720 tonnes supplémentaires d’oxyde d’uranium issues de la réouverture de la mine, suivi en 1945 d’un second contrat portant sur près de 9 072 tonnes. Le schéma qui s’est répété depuis, sous toutes ses formes, était déjà là : le Congo fournit un minerai stratégique, une puissance étrangère l’utilise pour une industrie stratégique ou militaire, et les infrastructures de transformation se trouvent, elles, presque toujours à l’extérieur du pays.

Aujourd’hui, ce ne sont plus deux puissances qui se partagent l’accès aux ressources congolaises, mais une dizaine, en compétition ouverte les unes avec les autres. Et c’est précisément cette compétition, plus que n’importe quelle solidarité avec le Rwanda ou avec la RDC, qui explique le ton mesuré, presque scripté, de toutes les positions diplomatiques qu’on vient de passer en revue.

Qui possède ou contrôle les principales mines ?

Le premier niveau à comprendre est celui de la propriété directe des grands projets miniers — et il suffit de les énumérer pour comprendre qu’il ne s’agit jamais d’une simple opposition “RDC contre Chine” ou “RDC contre Occident”.

À Tenke Fungurume, dans le Lualaba, le principal partenaire est le groupe chinois CMOC, qui détient environ 80 % du projet, contre 20 % pour Gécamines — cuivre et cobalt. Sicomines, à Kolwezi, l’un des grands symboles de la coopération sino-congolaise, associe les partenaires chinois à hauteur d’environ 68 % et Gécamines à hauteur de 32 %, toujours sur le cuivre et le cobalt. Le gigantesque Kamoa-Kakula, dans le même Lualaba, présente une structure différente : Ivanhoe Mines, canadien, et Zijin Mining, chinois, s’y partagent chacun environ 39,6 %, contre 20,8 % pour Gécamines — principalement du cuivre.

Toujours au Katanga, Kamoto Copper Company (KCC) est contrôlée à environ 70 % par le groupe suisse Glencore, avec 25 % pour Gécamines et 5 % pour l’État congolais — cuivre et cobalt. Glencore détient également Mutanda, à environ 75 %, contre 25 % pour Gécamines, sur les mêmes minerais. Metalkol RTR, dans le Lualaba, appartient au groupe luxembourgeois Eurasian Resources Group (ERG) à hauteur d’environ 65 %, contre 35 % pour Gécamines. Deziwa, à Kolwezi, associe le chinois China Nonferrous Metal Mining Corporation (CNMC), à environ 70 %, et Gécamines, à 30 %.

Dans le Nord-Kivu, le secteur de l’étain reste dominé par des acteurs comme Frontier et ses différents partenaires. Et pour le lithium, à Manono, au Tanganyika, un projet encore en développement associe AVZ Minerals (environ 60 %), Gécamines (environ 20 %) et Dathomir (environ 20 %).

Chine, Suisse, Canada, Luxembourg, et les institutions congolaises elles-mêmes : rien qu’à travers cette liste, on comprend qu’aucune grande puissance ne peut se permettre de prendre une position radicale sur la RDC sans risquer directement ses propres intérêts miniers.

Où se trouvent les ressources ?

La répartition géographique de ces richesses compte tout autant que leur propriété. Le Haut-Lualaba et le Katanga concentrent l’essentiel du cuivre, du cobalt, du zinc, du plomb et de l’argent du pays, avec le Lualaba comme véritable cœur industriel de la production cuivre-cobalt — Kamoa-Kakula, Tenke Fungurume, Sicomines et une bonne partie des exploitations autour de Kolwezi s’y trouvent. Le Tanganyika abrite du lithium, du tantale et de l’étain, avec Manono comme zone stratégique pour le lithium. Le Nord-Kivu et le Sud-Kivu concentrent coltan, étain, or et tungstène. Le Maniema et l’Équateur possèdent surtout de l’or et du diamant, tandis que l’Ituri reste célèbre pour son or, mais aussi son étain et son wolframite.

Cette concentration n’a rien d’anodin : sur les quelque 2,3 millions de kilomètres carrés du pays, certaines zones précises concentrent une valeur stratégique disproportionnée — ce qui explique pourquoi ce sont justement ces territoires, et pas les autres, qui deviennent des points de fixation pour les entreprises, les États et, malheureusement, les groupes armés.

Qui finance et développe les projets ?

Le deuxième niveau du pouvoir minier, c’est le financement — souvent bien plus déterminant que la simple propriété d’une concession. La Chine y joue un rôle central, via les prêts, les infrastructures, les routes, les chemins de fer, les barrages, les ports et le modèle qu’on résume souvent par l’expression “minerais contre infrastructures”, dont Sicomines, signé en 2008, reste l’exemple le plus emblématique. Les États-Unis développent, eux, une stratégie plus centrée sur la sécurité des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques et les partenariats stratégiques. L’Union européenne cherche à sécuriser ses propres approvisionnements en matières premières critiques, avec un accent sur la traçabilité, la gouvernance et la durabilité. Des institutions comme la Banque africaine de développement, l’IFC ou la DFC américaine financent également projets, garanties et infrastructures. Et à cela s’ajoutent désormais le Japon, la Corée du Sud, l’Inde et les pays du Golfe, tous en quête de diversifier leurs propres sources d’approvisionnement.

Le pouvoir minier ne repose donc jamais uniquement sur celui qui possède une concession — il repose tout autant sur celui qui peut sortir les milliards nécessaires pour construire une mine, une route, une voie ferrée ou une usine de transformation.

Qui achète les minerais congolais ?

Le troisième niveau, c’est le marché — et c’est là que les chiffres deviennent particulièrement parlants. En 2023, la RDC a exporté environ 790 324 tonnes de concentrés de cuivre, dont environ 697 989 tonnes — soit 88 % — sont parties vers la Chine, contre environ 9 % vers Singapour et 3 % vers la Zambie. Pour les cathodes de cuivre, sur 1,978 million de tonnes exportées, la Chine en a absorbé environ 1,162 million, soit 59 %, contre 11 % pour Hong Kong et 7 % pour la Tanzanie. Pour les oxydes et hydroxydes de cobalt, sur environ 484 202 tonnes exportées, la Chine en représentait 263 789 tonnes, soit 54,5 %, contre 12 % pour la Finlande et 6 % pour la Corée du Sud. Même l’or semi-manufacturé, en volumes bien plus modestes (environ 32,4 tonnes), part principalement vers les Émirats arabes unis, la Suisse et l’Inde.

Une précision s’impose ici : ces tonnes sont des tonnes de produits commerciaux, pas nécessairement de métal pur. Une tonne d’hydroxyde de cobalt, une tonne de concentré et une tonne de cuivre raffiné ne contiennent jamais la même quantité de métal — une nuance essentielle dès qu’on compare des statistiques minières entre elles.

Qui raffine et transforme ?

C’est peut-être le niveau le plus déterminant de toute cette carte, et pourtant le plus souvent ignoré. La RDC extrait énormément — mais une grande partie de la valeur économique réelle se crée après l’extraction, au moment du raffinage et de la transformation. Et sur ce terrain, la Chine reste largement dominante : elle représente environ 63 % de l’extraction mondiale de cobalt provenant de la RDC, mais aussi environ 60 % du raffinage mondial du cobalt, selon les données citées par la Commission européenne — une position tout aussi forte sur le cuivre, le lithium, les terres rares et le tantale. La Corée du Sud, le Japon et les États-Unis développent également leurs propres capacités industrielles, mais restent encore loin derrière.

Cette asymétrie change tout : le pays qui extrait le minerai n’est pratiquement jamais celui qui capte la plus grande partie de la valeur qui en découle. La vraie question n’est donc pas seulement “qui possède la mine ?”, mais “qui transforme ce qui en sort ?”

Par quelles routes sortent les minerais ?

Le quatrième niveau, c’est la logistique — et il est tout aussi stratégique que les trois précédents, parce qu’un minerai n’a de valeur internationale qu’à partir du moment où il peut être transporté jusqu’à un acheteur. La RDC dispose de plusieurs corridors : celui de Lobito, qui relie le pays à l’Angola et au port de Lobito, sur l’Atlantique ; celui de Durban, via la Zambie et l’Afrique du Sud ; celui de Dar es Salaam, via la Tanzanie ; et les voies fluviales du fleuve Congo, vers Matadi et Boma.

Le corridor de Lobito est devenu, ces dernières années, un projet géopolitique à part entière, réunissant l’Union européenne, les États-Unis, la RDC, la Zambie, l’Angola, la Banque africaine de développement et l’Africa Finance Corporation. Il ne s’agit plus simplement de construire un chemin de fer : il s’agit de créer une alternative aux routes existantes — largement financées par la Chine — pour réduire la dépendance à ces dernières et rapprocher les ressources congolaises des marchés occidentaux. Le partenariat stratégique États-Unis-RDC de 2025 fixe même des objectifs précis sur cinq ans pour ce seul corridor : 50 % du cuivre, 90 % du concentré de zinc et 30 % du cobalt exportés devraient y transiter. Autrement dit, la bataille ne porte plus seulement sur qui possède la mine, mais sur qui contrôle le chemin qu’emprunte le minerai pour en sortir.

Les grands accords, un par un

Cette compétition à plusieurs niveaux se lit directement dans la succession des accords signés ces vingt dernières années. En 2008, la RDC et la Chine signent Sicomines, associant ressources minières et infrastructures. En 2009, KCC est restructurée autour de sa joint-venture cuivre-cobalt. Le 26 octobre 2023, la RDC et l’Union européenne signent un protocole d’accord sur les matières premières critiques — cobalt, cuivre, lithium, tantale, tungstène — portant sur l’exploration, la transformation, les infrastructures et la traçabilité ; un cadre de coopération, précisons-le, pas un contrat garantissant à l’UE une quantité déterminée de cobalt. La même année, l’UE reconnaît elle-même que la RDC représente environ 63 % de l’extraction mondiale de cobalt, tandis que la Chine en raffine environ 60 %.

Le 4 décembre 2025, la RDC et les États-Unis signent un Strategic Partnership Agreement, avec une Strategic Asset Reserve sur certains actifs miniers et un mécanisme d’offtake donnant un accès privilégié aux acheteurs américains — là encore, un cadre d’accès privilégié, pas un rachat des minerais congolais. Le mois suivant apparaît le partenariat entre Gécamines et le négociant suisse Mercuria, avec une lettre d’intérêt de la DFC américaine pour y investir : la DFC indique qu’environ 100 000 tonnes de cuivre avaient déjà commencé à être vendues et expédiées vers les États-Unis, avec un projet d’en vendre 50 000 tonnes supplémentaires à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis. En mai 2026, un nouvel accord entre l’Entreprise Générale du Cobalt (EGC) congolaise, l’américain EVelution Energy et le négociant Trafigura vise à construire une chaîne d’approvisionnement de cobalt congolais vers les États-Unis, EVelution affirmant que cette seule chaîne pourrait couvrir jusqu’à 40 % de la demande américaine projetée de cobalt.

L’Arabie saoudite a, de son côté, signé dès janvier 2024 un protocole de coopération géologique et minière avec la RDC, tandis que l’Inde négociait encore, en mars 2025, un accord similaire pour sécuriser son propre accès au cuivre et au cobalt. Seule la Russie, à ce stade, ne dispose d’aucun grand contrat minier comparable en RDC — la prudence s’impose donc avant de l’ajouter à cette liste, malgré un accord séparé signé la même année entre l’Arabie saoudite et la Russie sur la coopération géologique, qui ne concerne en rien la RDC.

Ce que cette carte révèle vraiment

Voilà la réalité qu’aucun communiqué officiel ne dira jamais aussi clairement : le pouvoir minier congolais ne se résume jamais à une seule ligne de possession. Il se découpe en plusieurs couches bien distinctes — la RDC possède le sous-sol ; des entreprises chinoises, suisses, canadiennes et luxembourgeoises possèdent ou contrôlent une bonne partie des projets ; des banques, des États et des institutions financières fournissent le capital ; d’autres pays achètent l’essentiel de la production ; une poignée de puissances industrielles, la Chine en tête, dominent le raffinage et la transformation ; et des États et des entreprises investissent aujourd’hui massivement dans les routes, les rails et les ports qui permettent tout simplement de faire sortir les minerais du pays.

La chaîne complète ressemble à ceci : ressource → concession → financement → extraction → transport → raffinage → transformation → marché final. Et celui qui parvient à contrôler plusieurs maillons de cette chaîne détient un pouvoir sans commune mesure avec celui qui ne contrôle que la matière première brute.

La vraie bataille, et pourquoi personne ne peut dire la vérité

Le pays représente aujourd’hui environ 75 % de la production mondiale de cobalt et environ 51 % de la production mondiale de tantale, tout en étant le deuxième producteur mondial de cuivre extrait selon l’USGS. Le secteur minier pèse à lui seul environ 40 % du PIB congolais et près de 95 % de la valeur de ses exportations de biens et services. Cuivre pour l’électrification, cobalt pour les batteries, lithium pour la transition énergétique, tantale pour l’électronique, étain pour l’industrie, or comme valeur refuge : la RDC se trouve littéralement au croisement de toutes les grandes transformations technologiques du moment — l’électrification, les batteries, l’intelligence artificielle, la défense, l’énergie.

Et c’est précisément ça, la vraie explication derrière toutes ces prises de position diplomatiques mesurées qu’on a détaillées plus haut. La Chine a des milliards investis dans Sicomines, Tenke Fungurume et Deziwa. La Suisse a Glencore. Le Canada a Ivanhoe. Le Luxembourg a ERG. Les États-Unis viennent tout juste de signer leur propre accord stratégique et construisent leur accès via le corridor de Lobito et le partenariat Gécamines-Mercuria. L’Union européenne négocie sa propre part des matières critiques. L’Arabie saoudite, l’Inde, la Corée du Sud et le Japon veulent chacun sécuriser leur bout de chaîne. Absolument personne, parmi les grandes puissances qui condamnent poliment “les deux camps” dans leurs communiqués officiels, n’a intérêt à pousser l’analyse jusqu’au bout — parce qu’aller au fond des choses reviendrait, pour chacun d’entre eux, à fragiliser un contrat, une concession ou une position de négociation qu’ils sont précisément en train de sécuriser face à leurs concurrents.

C’est exactement pour ça que le discours occidental et une bonne partie du discours congolais restent bloqués sur “le Rwanda est responsable de tout” : c’est la version la plus simple, la moins coûteuse politiquement, et surtout celle qui n’oblige personne à interroger sa propre présence économique dans le pays. Mais dès qu’on superpose cette carte minière aux positions diplomatiques du chapitre précédent, l’incohérence saute aux yeux : comment un pays peut-il sincèrement vouloir la fin de ce système, quand la moitié de ses propres entreprises, banques ou fonds d’investissement sont en train de sécuriser leur part de ce même système ? La vérité, c’est que ce n’est plus seulement une guerre entre le Rwanda et la RDC. C’est une compétition mondiale déguisée en conflit régional — et tant que cette compétition rapportera davantage que la paix, personne, absolument personne parmi ces grandes puissances, n’aura vraiment intérêt à la faire cesser.

Ce que je veux qu’on comprenne vraiment

Commencer ce récit en 1994 ne signifie pas que tout ce qui a suivi n’est que la conséquence du génocide rwandais. C’est précisément là que l’histoire congolaise devient plus complexe qu’un simple effet domino. Le traumatisme régional de 1994 a créé une nouvelle dynamique militaire et sécuritaire — mais c’est la faiblesse de l’État congolais, l’immensité de son territoire, ses conflits fonciers et communautaires, la faiblesse de son administration dans certaines régions, les ingérences des États voisins, l’exploitation des ressources et l’impunité généralisée qui ont permis à cette dynamique de se prolonger sur trois décennies.

Le FPR a su mettre fin au génocide des Tutsis. Il n’a en revanche jamais réussi à démanteler entièrement les responsables qu’il a poursuivis au-delà de sa frontière. Cette guerre continue, aujourd’hui encore, sous d’autres formes.

Et c’est là que je veux être très claire : ce n’est la faute ni du Rwanda, ni de la population congolaise. Ce sont de mauvaises structures — des structures jamais réellement démantelées, jamais reconstruites depuis leur base, qui continuent de se reproduire génération après génération, guerre après guerre. Personne, en trente ans, n’a réellement osé tout remettre à zéro pour reconstruire sur des fondations saines.

La RDC a besoin d’un Ground Zero.

Qui possède l’État ?

C’est peut-être la véritable question congolaise. Ou plutôt : l’État appartient-il à ceux qui le dirigent, ou à ceux qu’il est censé servir ?

La RDC n’a pas besoin de choisir entre le féminin et le masculin

C’est ici que mon analyse du matriarcat et du patriarcat rejoint directement la question congolaise. La RDC n’a pas besoin d’un système exclusivement patriarcal. Elle n’a pas non plus besoin d’un système exclusivement matriarcal. Elle a besoin de complémentarité.

Le pays a besoin de structure sans brutalité, d’autorité sans domination, de production sans destruction, d’une armée sans militarisation de la société entière, d’une justice sans logique de vengeance, d’une industrie sans pillage, d’un État qui n’écrase pas sa communauté, et d’une communauté qui ne fragmente pas son État.

La population congolaise possède déjà une capacité extraordinaire de survie, de solidarité, de création et d’adaptation — elle n’a jamais cessé de le prouver. Ce qui manque encore cruellement, c’est la capacité institutionnelle à transformer cette énergie en puissance collective durable. Et c’est peut-être là que se joue la véritable reconstruction du Congo : ne plus demander à la population de compenser indéfiniment les faiblesses de l’État, mais construire enfin un État capable de multiplier la force de sa population.

Parce qu’au fond, le développement ne consiste pas uniquement à posséder des ressources. Il consiste à avoir les structures capables de transformer ces ressources en prospérité, les institutions capables de protéger cette prospérité, et une société suffisamment cohésive pour que cette prospérité profite aux générations suivantes.

La communauté donne la vie au pays. L’institution lui donne la structure. L’une sans l’autre reste incomplète.

Relire la RDC à travers la grille patriarcat/matriarcat

Un rappel s’impose, parce que tout ce qui suit en découle directement. Quand je parle de patriarcat et de matriarcat, je ne parle pas de “femmes au pouvoir” contre “hommes au pouvoir” — je parle de deux principes d’organisation sociale. Le principe patriarcal, c’est la structure, la hiérarchie, l’autorité, la protection, la production, l’administration, le contrôle. Le principe matriarcal, c’est la vie, la reproduction, le soin, la transmission, la mémoire, la coopération, la cohésion. Aucun des deux n’appartient exclusivement à un sexe : un homme peut soigner, une femme peut commander une armée. Le patriarcal construit et structure la maison ; le matriarcal en fait un foyer vivant. Une société équilibrée a besoin des deux.

Et c’est précisément à travers cette grille que l’analyse de la RDC devient éclairante. Mon impression, après avoir creusé le sujet, est que la population congolaise possède une capacité de solidarité et de survie communautaire absolument remarquable, alors que l’État congolais peine encore à construire les structures institutionnelles capables de transformer cette énergie collective en développement durable. La population produit, cultive, commerce, s’entraide, construit, crée ses propres réseaux de survie — mais l’État ne parvient pas à transformer suffisamment ces efforts en routes, en électricité, en eau potable, en hôpitaux, en écoles, en industries, en justice, en sécurité. La Banque mondiale elle-même le souligne : la RDC dispose de ressources naturelles et humaines exceptionnelles, mais des décennies de conflits, de fragilité institutionnelle et de mauvaise gouvernance ont freiné l’accumulation de capital humain et physique. C’est là que se niche l’une des grandes contradictions congolaises — et à mes yeux, il ne manque quasiment rien d’autre au pays que les éléments constitutifs d’un développement de type patriarcal, alors même qu’il abrite l’un des sous-sols les plus riches et les plus convoités de la planète.

Une histoire économique qu’on ne peut pas ignorer

Pour comprendre pourquoi, il faut regarder l’histoire économique du pays en face. La colonisation belge n’a jamais construit le Congo autour d’une économie nationale destinée à enrichir sa population : le système colonial s’est organisé autour de l’extraction des ressources, de la fiscalité, du contrôle administratif et de l’exploitation de la main-d’œuvre. Cuivre, cobalt, caoutchouc, diamant — ces ressources ont structuré une économie pensée pour et par les intérêts coloniaux. Or l’indépendance politique n’a jamais produit, à elle seule, une transformation complète de cette architecture économique. Le Congo est passé d’une économie coloniale d’extraction à différentes formes d’une économie où l’extraction reste, encore aujourd’hui, centrale — une continuité que des chercheuses comme Colette Braeckman ont largement documentée, notamment sur le poids du cuivre et du cobalt katangais et les enjeux liés aux contrats miniers.

La RDC possède du cobalt, du cuivre, du coltan, de l’or, du diamant, du lithium, du pétrole, des terres agricoles considérables, la deuxième plus grande forêt tropicale du monde et un potentiel hydroélectrique immense — la Banque mondiale le confirme sans détour. Mais posséder des ressources ne signifie jamais, automatiquement, avoir du développement. La vraie question est : qui les contrôle, qui les transforme, et où va la valeur créée ?

Comprendre le clientélisme sans juger un peuple

C’est ici qu’intervient la notion de clientélisme — et il faut être précis sur ce mot. Le problème n’est pas “les Congolais sont corrompus” : cette explication est beaucoup trop facile, et surtout fausse. La vraie question est de comprendre pourquoi le système lui-même rend la corruption structurellement rentable. Le mécanisme est presque mécanique : le pouvoir politique permet de nommer des proches, qui accèdent à des contrats et des ressources, qui redistribuent revenus et privilèges, qui achètent une fidélité politique, qui maintient le pouvoir en place — et le cycle recommence. Quand la justice manque d’indépendance, que les organes de contrôle sont faibles, que les sanctions sont rares et que l’État concentre l’essentiel des opportunités économiques, le pouvoir politique devient une ressource bien plus précieuse que n’importe quel mandat démocratique. Ce phénomène n’a rien de spécifiquement congolais — il existe partout où ces conditions se réunissent. Il faut donc se garder de transformer un problème institutionnel et historique en jugement sur le caractère d’un peuple.

Les pièces du puzzle

C’est en assemblant ces éléments qu’on commence à voir la mécanique d’ensemble. Le génocide des Tutsi de 1994 a profondément militarisé l’est du Zaïre. Des mouvements armés se sont formés et transformés au fil des décennies. Les États voisins sont intervenus. Le territoire congolais est devenu un espace stratégique, et parallèlement, ses ressources naturelles sont devenues une source de financement et de pouvoir pour tous les acteurs en présence — le rapport Mapping de l’ONU associe d’ailleurs explicitement les violences des conflits congolais à l’exploitation de ces ressources.

Mais un autre problème s’est ajouté : l’État congolais lui-même s’est fragmenté. Au fil des guerres et des accords de paix, différents groupes armés ont été intégrés, réintégrés ou démobilisés dans les structures militaires nationales. Je ne parlerais pas ici d’une fusion institutionnelle entre les FARDC et les FDLR, mais plutôt de coopérations et d’alliances de circonstance, nées de l’intégration successive de combattants issus de groupes armés divers. Cette situation crée une contradiction terrible : une armée censée protéger l’ensemble des populations congolaises peut se retrouver, à certaines périodes et dans certaines zones, associée à des acteurs accusés de graves violences — notamment contre les populations tutsi congolaises elles-mêmes, victimes récurrentes de discriminations et de violences.

Le problème ne peut donc jamais se réduire à un simple “Rwanda contre RDC”. Il faut regarder l’empilement complet des couches : l’héritage du génocide, les groupes armés qui en découlent, les tensions identitaires, la faiblesse structurelle de l’État, les interventions régionales, la compétition politique interne, les ressources naturelles, l’économie de guerre qu’elles alimentent, l’impunité qui en résulte — et de nouveaux cycles de violence qui repartent de zéro. C’est précisément cet empilement qui rend la guerre aussi difficile à arrêter.

Ce que la grille patriarcat/matriarcat révèle vraiment

C’est précisément ici que mon analyse initiale prend tout son sens. Le problème de la RDC n’est absolument pas que sa population serait “trop matriarcale” — ce serait une conclusion absurde. Au contraire : les réseaux communautaires congolais constituent une formidable capacité de résilience. Le vrai problème, c’est que cette résilience populaire n’est pas suffisamment relayée par des institutions publiques fortes. La population compense ce que l’État ne fait pas. Et quand une population doit constamment compenser les insuffisances de son État, elle finit par consacrer son énergie à survivre plutôt qu’à construire.

La RDC a besoin de ses deux jambes. Une société purement communautaire excelle dans la solidarité, la transmission, l’entraide, la protection, la cohésion — mais elle ne peut à elle seule remplacer une banque centrale, un réseau ferroviaire national, une armée professionnelle, des universités ou une justice nationale. À l’inverse, une société purement institutionnelle peut produire des citoyens parfaitement identifiés sur le papier — un numéro de dossier, un contribuable, un électeur — sans qu’ils restent suffisamment reconnus comme voisins, parents, anciens ou membres d’une communauté. La cohésion a besoin des deux échelles à la fois : celle du village, et celle de l’État.

Et si le véritable modèle africain se trouvait précisément dans cette complémentarité ? Les sociétés africaines précoloniales n’étaient jamais uniformes — certaines patrilinéaires, d’autres matrilinéaires, organisées en chefferies, en conseils, en lignages, en clans ou en fédérations. Il serait donc historiquement faux de parler d’une “société africaine unique”. Mais un point commun reste frappant : dans un grand nombre de ces sociétés, l’organisation collective ne reposait jamais sur un État central unique, comparable à l’État moderne. La famille, le clan, le village, les anciens, les autorités spirituelles, les artisans et les commerçants participaient tous à l’organisation de la vie collective. La société n’était jamais réductible à l’État seul. C’est peut-être la vraie leçon à tirer pour l’Afrique contemporaine — non pas retourner littéralement aux structures précoloniales, mais retrouver leur capacité à articuler ensemble l’individu, la famille, la communauté, le territoire et l’institution.

L’hypocrisie occidentale

Il serait malhonnête de s’arrêter aux seules responsabilités congolaises et régionales sans regarder aussi vers l’extérieur. On parle beaucoup des minerais bruts qui quittent le pays — coltan, or, cobalt — mais beaucoup moins de tout ce qui en dépend en aval : l’industrie numérique mondiale, les batteries, les technologies qui équipent une bonne partie de la planète, et qui reposent directement sur ce que l’est du Congo continue de produire dans des conditions largement opaques.

La question devrait être simple : quelle part de ces ressources quitte réellement le pays, vers qui, et à travers quelles entreprises ? Elle reste pourtant rarement posée avec cette précision. On préfère parler de la RDC comme d’une région à part, “compliquée à cause des minerais”, plutôt que de remonter la chaîne jusqu’aux acteurs occidentaux, régionaux et locaux qui en profitent concrètement, souvent bien loin des zones de conflit elles-mêmes. C’est une manière commode de garder le regard fixé sur l’est du pays, sans jamais avoir à interroger ce qui se passe une fois la matière première sortie du sol congolais.

Alors, comment casser le cycle ?

Il ne suffit pas de répéter qu’il faut “lutter contre la corruption” — encore faut-il transformer les mécanismes qui la rendent structurellement rentable.

Cela commence par diversifier l’économie, pour qu’elle cesse de dépendre uniquement de l’État et de l’extraction : plus il existe d’entreprises privées, d’industries, d’agriculture transformée localement, de coopératives et de chaînes de valeur locales, moins l’accès au pouvoir politique reste l’unique porte vers la richesse. La vraie question n’est plus “comment extraire davantage”, mais “comment transformer davantage de ressources en richesse congolaise” — faire passer le cobalt, le cuivre ou le lithium du simple statut de matière exportée à celui de filière transformée, génératrice d’emplois, de compétences et de valeur ajoutée.

Cela suppose ensuite une justice réellement indépendante : tant qu’un ministre, un gouverneur ou un responsable militaire peut violer la loi sans jamais être poursuivi, le coût du détournement reste nul, et les institutions restent de simples décorations. Une administration numérisée — fiscalité, marchés publics, paie des fonctionnaires, registres — réduit mécaniquement les zones opaques où prospère le clientélisme. Rendre les marchés publics transparents, en publiant appels d’offres, montants et bénéficiaires effectifs, permet aux citoyens, journalistes et institutions de contrôler enfin l’usage de l’argent public.

Cela demande aussi de renforcer les contre-pouvoirs — parlement, justice, cour des comptes, médias, société civile — parce qu’un État sain ne repose jamais sur la bonté d’un président, mais sur des institutions capables de continuer à fonctionner même lorsque la mauvaise personne arrive au pouvoir. Une décentralisation réelle, accompagnée de transparence, de ressources et de participation citoyenne, peut rapprocher l’État de sa population — à condition de ne pas se contenter de multiplier les petits centres de clientélisme au lieu d’un seul grand. Et en toile de fond de tout cela, une éducation civique solide : un citoyen qui comprend ses droits, le fonctionnement du budget, le rôle de ses élus et les mécanismes de contrôle devient, tout simplement, beaucoup plus difficile à manipuler.

Rien de tout cela n’est une leçon donnée au peuple congolais — qui n’a jamais cessé, à sa manière, de porter le pays à bout de bras. C’est un appel à construire enfin l’autre jambe : celle qui manque encore pour que cette énergie collective devienne, à son tour, une puissance durable.

Une guerre qui arrange bien certains agendas

Depuis le génocide des Tutsi chez son voisin rwandais, et avec les dégâts que cette tragédie continue de provoquer, le gouvernement congolais dispose, tant que cette guerre perdure, d’un moyen commode de détourner l’attention d’une large partie de la population.

On parle sans cesse de la petite portion du territoire, à l’est, directement touchée par les conflits. On se demande presque jamais pourquoi l’immense majorité du reste du pays — qui ne subit pourtant pas directement cette guerre — reste, elle aussi, si peu développée. Que devient tout ce qui n’est pas concerné par le conflit ? On se contente généralement de dire au peuple que la faute revient aux autres. Mais pourquoi ne demande-t-on presque jamais de comptes à l’armée congolaise elle-même ?

La guerre de l’est devient, pour tout dirigeant qui ne souhaite pas développer son pays — ou qui se retrouve simplement dépassé par l’ampleur du chantier que représente un territoire de cette taille — une excuse commode et durable. Et comme l’essentiel des minerais stratégiques se concentre justement dans cette région orientale, il devient d’autant plus facile d’expliquer que c’est elle, et elle seule, qui pose problème.

Mais en réalité, si le gouvernement congolais voulait sincèrement mettre fin à ce système, il en aurait les moyens. Cela provoquerait, bien sûr, d’immenses frictions parmi les nombreux réseaux qui en profitent — qu’ils soient occidentaux, régionaux ou congolais eux-mêmes. C’est précisément pour cela que rien, depuis trente ans, n’a jamais été remis à zéro.

Donc, pour récapituler, ce que j’avais aussi dit dans les vidéos, c’est qu’il existe, en parallèle, une véritable guerre psychologique autour du Rwanda. Il y a les faits, qui relèvent du domaine de la patriarchie — je n’ai pas besoin de vous les développer, vous les maîtrisez bien mieux que moi. Et entre parenthèses : vraiment, la médaille de la meilleure fondation patriarcale, c’est vous et l’ensemble des pères fondateurs qui la méritez.

En revanche, il y a aussi les aspects matriarcaux — un domaine où l’on reste encore faible, mais qui trouvent peu à peu leur place au sein d’une société fracturée, une société qui en a pourtant profondément besoin, qui en est consciente, et qui reste toujours prête à avancer et à se transformer si nécessaire. Ces aspects matriarcaux englobent notamment tout ce qui touche à l’identité, à l’histoire précoloniale, des manipulations autour de la mémoire du génocide des Tutsi — et surtout, ils s’appuient sur une arme de prédilection : la liberté de parole ouverte.

Monsieur le Président, vous avez été critiqué longtemps, et pour beaucoup de choses. Connaissant notre histoire et notre manière de penser en tant que Rwandais, un grand nombre des décisions que vous avez prises étaient parfaitement légitimes à votre époque — des décisions qui ne le seraient probablement plus aujourd’hui, et je suis même prête à les défendre comme telles (ils méritent un article a eux tout seuls) . Même le manque de liberté de parole me semblait, à l’époque, une nécessité relativement compréhensible dans un pays aussi profondément fracturé. Mais aujourd’hui, cette même stratégie produit selon moi l’effet inverse — l’effet du serpent qui se mord la queue : le remède risque de devenir le poison si nous, Rwandais, ne commençons pas à nous exprimer honnêtement.

Là encore, je ne fais pas peser 100 % de ce manque d’expression sur vous seul, mais sur ce que j’aime appeler les trois couches du silence : votre politique, d’abord, qui n’y voyait sans doute pas d’autre option pour diriger convenablement le pays ; la parole en kinyarwanda, ensuite, sacrée comme dans beaucoup de traditions africaines — sacrée parce qu’elle était, et reste encore, créatrice ; et enfin le trauma lui-même, qui a ceci de particulier qu’il aime refouler la souffrance plutôt que d’en parler, au point de rendre certaines victimes littéralement muettes.

Je pense réellement que la parole libère ce qui est refoulé, clarifie ce qui est confus, explique ce qui reste peu connu — elle crée des ponts. Je serai toujours partisane de la parole avant toute chose. Du silence aussi, parce que tout ne mérite pas d’être dit. Mais ici, je vous le demande, pour tous les Rwandais : la liberté de la parole — tout en maintenant, bien sûr, la sanction des discours de haine. 

NB : Je suis aussi consciente que je peux être brutale quand j’obsède sur un sujet et que je ne trouve pas d’issue de sortie — oui, je deviens alors agressive, blessante sur les bords. Ça, je l’accepte. Mais je refuse d’être victime de manipulation. Je suis prête à assumer mes torts, jamais ceux qu’on me colle pour rien.

NB : J’ai mes propres pensées. J’ai passé toute ma vie à payer le prix d’avoir été moi-même, et rien d’autre. Certains ont pensé que j’étais envoyée par vous — avec toute la fierté et le respect que j’ai pour votre travail, je décline ces propos. Car Dieu seul sait le prix que j’ai payé pour être moi, et pour me relever malgré tout. Tout ce que j’avais, tout ce que j’étais, c’était moi. Même quand ce “moi” ne reposait sur rien de prestigieux, c’était moi. Alors mes pensées, mes paroles, mes actes — c’est moi. Personne ne m’influence, à part peut-être la marée haute et la marée basse. Personne d’autre que moi.

Letter to HIS Excellency President Paul Kagame

ACT III

I HAVE AN ABSTRACT MIND

I can connect things effortlessly and endlessly. Sometimes, these connections are so precise that I can read a book and simply know that something is true. It feels real, almost as if I can sense it, recognize it, or even remember having experienced it on an intuitive level.

What I have come to understand is that there is a vast, interconnected web of which we are all a part, where everything has its place and everything is somehow related to something else.

We live in a world that constantly divides things instead of bringing them together. We separate knowledge into disciplines, people into categories, experiences into isolated events, and concepts into opposing sides. But if we were to integrate abstract knowledge into our everyday lives, we would begin to see how deeply interconnected everything actually is.

Nothing exists completely on its own. And perhaps nothing is truly a coincidence.

I believe we have the ability to bring greater harmony into the world. People sometimes tell me that I am too idealistic. I don’t think I am.

In fact, I believe that harmony does not necessarily mean the absence of conflict. Like many opposites, harmony may require a period of disharmony, tension, friction, and even confrontation before a new balance can emerge.

Wars, conflicts, and friction may sometimes be part of the path toward harmony. But they are not where we are meant to remain.

Friction can be a path to harmony, but it should never become the destination.

(short video: Me and Myself, therapy session — “I’m angry at the whole world”)

The psychological crimes we commit, or fall victim to, every single day

In this world, we constantly talk about crime. When we use that word, we’re usually referring to acts that are wrong and punishable by law: committing murder, stealing money or property, whether on a small or large scale, or committing offenses of varying severity.

Yet very few people talk about what I call “psychological crimes.”

By “psychological crimes,” I mean all those small actions — sometimes subtle, silent, or hidden — whose goal or effect is to hold someone back in their growth, weaken them morally, destabilize them, or gradually destroy them, without resorting to physical violence.

These can be repeated acts or behaviors, conscious or semi-conscious, driven by bad intentions, feelings of inferiority, wounded ego, jealousy, rivalry, or competition toward another person. Their goal can be to slow the other person down, discourage them, break them, or crush their growth, self-esteem, or morale.

These behaviors can have a relatively small impact, but when repeated or accumulated, they can have considerable consequences on someone’s life. It’s essential, though, to distinguish between what belongs to natural human dynamics and what results from a deliberate intention to harm, hold back, or destroy someone.

Given my obsession with understanding the world around me — and understanding myself — I began, after several friction-filled experiences in my relationships, to look into what could lead a human being into this kind of dynamic.

I observed the people around me, noted certain behaviors, and spent several months exploring different theories and observations about family dynamics, work groups, small and large social groups, sociology, learned behaviors, and subconscious mechanisms.

Throughout my research, one pattern kept coming back: the interconnection of individuals and behaviors.

Human beings evolve within a genuine relational web. From birth to death, we’re exposed to different groups and environments that help shape our behaviors. Certain patterns are observed, repeated, and gradually internalized. They end up becoming part of our personality, our way of understanding the world, and what you might call our “internal library” of learned behaviors.

And the first environment in which this web begins to form is usually the family. Both constructive and harmful behaviors can be observed and learned very early, sometimes without the child even being aware of it.

Parents are often a child’s first behavioral reference points. So it largely starts at home.

A child is shaped by their parents’ moods, the way they communicate, how they express their emotions, their relationship with money, how comfortable they are being themselves, their values, their way of working, but also their intellectual, emotional, and relational abilities.

Take a simple example.

When a child grows up with a parent who’s a doctor or a lawyer, they may be more inclined to move toward medicine, law, or a related field themselves. This isn’t an absolute rule, of course — many factors shape a child’s career choice. But a parent’s profession is often one of the child’s first references to the professional world.

The influence can be even stronger when parents regularly talk about their work at home, share their professional experiences, or describe their day-to-day life around the family table.

How the child perceives that work matters too: do they admire their parent? Do they see them as happy? Exhausted? Stressed? Valued? Undervalued? Do they associate work with success, suffering, security, or constraint?

In other words, a child doesn’t just learn what their parents deliberately teach them. They also observe what their parents embody every day.

That’s where a first layer of our relationship to the world, to others, to work, and to ourselves gets built.

Then comes the outside world

The individual then grows and gradually adapts to other environments: school, sports or hobby groups, circles of friends, then the professional world.

At each stage, they encounter new group dynamics.

They may then face a fundamental tension: should they sacrifice part of their individuality to belong to the group, or does the group instead allow them to develop that individuality?

This is exactly the point that frustrates me enormously about groups.

Personally, I’ve never really known how to suppress my individuality to conform to a group. And it’s often worked against me. At school, though, I was lucky — I didn’t feel that pressure in the same way.

But in the professional world, the dynamic is different.

I often tell myself that private life and professional life need to be kept separate. And yet work takes up a considerable part of our existence. We can spend more than half our waking days in a professional environment, sometimes for years.

And when our financial security depends on that environment, our margin of freedom can become much more limited.

The paycheck then becomes our caveat: the condition that forces us to accept things we might not accept elsewhere.

It’s in that space that many people gradually end up losing part of their individuality.

We don’t just absorb the behaviors of our family or our colleagues. We also absorb the behaviors of the society we live in.

What the majority considers “normal” often ends up becoming the norm.

And the problem is that normal isn’t necessarily the same thing as healthy, or as well-being.

A behavior can be deeply rooted in a professional, family, or social culture while still being toxic. (For example: rape culture, various forms of psychological mistreatment.)

When toxic behaviors come from the people leading a group — whether parents, managers, directors, or leaders — their consequences can gradually spread through the entire group.

That’s why I believe that in any human structure, the health and balance of the people at the top matter fundamentally to the well-being of the whole group.

It starts within the family and can then repeat itself in every other structure: schools, companies, institutions, associations, and even entire societies.

Well-being isn’t just about those carrying out the work

When we talk about well-being at work, we usually think of ergonomics, workspaces, breaks, employee representation, or material conditions.

But shouldn’t an organization’s well-being also include the psychological well-being of the people running it?

This absolutely does not mean that someone facing psychological difficulties would be incapable of leading a structure. Quite the opposite.

I simply believe that anyone placed at the head of a structure should have a responsibility to take care of their mental health and to try to maintain as healthy a psychological balance as possible.

Not because a human being has to be perfect to lead, but because we’re all liable to go through periods of friction, intense stress, grief, exhaustion, or upheaval in our lives. And those periods can affect how we communicate, decide, and treat others. We are all human.

That’s exactly why we should learn to recognize our own mechanisms, understand those of others, and create environments where difficulties can be identified and addressed before they turn into destructive dynamics. Because what starts as a small friction within one individual can, once it spreads through a family, a group, or an institution, become an entire web of behaviors.

Basically, we all know about crimes that are punishable. But psychological crimes are hard to punish — or simply impossible to punish at all. They’re subtle, they blend so well into human behavior that they become almost invisible, even though their impact can be deeply harmful.

We are human, and as humans, we carry both positive and negative emotions within us. The problem arises when we let those negative emotions dominate us and we express them repeatedly — especially when we hold a position that affects many people. In that case, it can affect far more than we realize, and considerably slow down progress.

It’s an aspect that gets very little attention when it comes to working collectively. And yet I’ve often noticed how much it affects both things and people, without anyone really talking about it. Whether it’s within a family, a friendship, at a personal level, at work, within a company, or in any other private or public organization, we always find the same problem: the fluidity and cohesion between individuals get held back the moment people are incompatible with each other, or incompatible with the tasks they need to carry out.

The key idea to remember: punishable crimes are visible and sanctioned by law — that falls under the domain of patriarchy. Psychological crimes, on the other hand, are barely visible and hard to punish by law — that should fall under the domain of matriarchy, both within the population and within institutions. In any case — I don’t claim to have all the answers — but there should exist some kind of framework to place them in, if we want healthier, more transparent societies, ones where it becomes more pleasant to work together as a community, so that our shared interests can finally be protected.

Examples: relational low blows, information-based low blows, low blows tied to the work itself, low blows around recognition, low blows tied to promotions and opportunities, psychological low blows, political and institutional low blows.

And there’s one particularly powerful idea behind all of this: a low blow isn’t necessarily a visible, malicious act. Deliberate inaction can be a low blow. Silence can be a low blow. A half-truth can be a low blow. A perfectly legal rule can be used as a low blow.

That’s exactly what makes certain systems so hard to understand: no one officially does anything illegal or clearly wrong, but the accumulation of small actions, omissions, alliances, delays, and slanted narratives produces a very precise result.


DRC: When the Community Carries the Country the State Won’t Build

Why I’m writing about this war

When people talk about the DRC, they talk enormously about Rwanda. They talk much less about Uganda, which nonetheless helps itself just as freely in the east of the country, without leaving nearly as many traces in the media narrative. Rwanda, on the other hand, occupies a disproportionate place in the story we tell — and it’s from that observation that I started wanting to speak up, to start educating the people around me. At first it was just conversations at work: a Mobutist, a few Tshisekedists, a Hutu colleague who’d been presenting herself as Burundian ever since I joined the company — unfortunately for her, I’d seen right through it.

Day to day, I got tired of being attacked by Congolese women. Yes. Because when you’re a Rwandan, Tutsi woman, the hostility tends to come more from women than from men. I remain deeply empathetic toward all wars, without exception. But as tired as I was of being attacked, openly or more subtly, I was even more tired of hearing, in the media, that it was systematically “the Rwandans” causing every problem — and above all, of watching so many deaths pile up in so little time, almost without interruption.

I was convinced that everyone was helping themselves — the West first and foremost — but that the stated motive had become Rwanda. How do you explain that we became the motive, without being the cause, when the people actually fighting on the ground are themselves Rwandan? It’s a story that’s hard to explain to someone who doesn’t know it from the inside. I could see it — abstractly, but clearly, in my head.

So I wrote a few words on Instagram, saying that I now understood why what was happening in the DRC remained tied to the genocide against the Tutsi. That post earned me the resentment of an old friend, who held a grudge against me over something he’d done that I’d ended up discovering by accident. The mere fact that I knew seemed to bother him — because I speak my mind without holding back, and according to some, that alone was reason enough to fear I’d talk. Except he’d never done anything to me personally, and he wasn’t family. What people often don’t realize about me is that I comment on almost everything, but I don’t mobilize for everything. I would never have revealed what I knew about him. But out of fear, he kept me filed away for two years, telling anyone who’d listen that I should be avoided, that I’d supposedly “spoken badly” of Rwanda.

In reality, he was protecting himself. And what a lot of people forget — no matter how many times I’ve repeated it to him — is that a lie can take the elevator, the truth will take the stairs, but they’ll both arrive at the same destination.

That experience, as much as my own research, is what pushed me to write this piece. Not to blame one side over the other, but to untangle a story I’d long been told was too confusing to explain.

A few confusions to untangle before we start

Before going any further, we need to clarify some terms that get mixed up constantly, and that fuel a good part of the misunderstandings around this conflict. Rwanda, the state, is not the same thing as Rwandans, the people. Rwandan Hutu and Tutsi don’t share exactly the same history or the same stakes as Congolese Hutu and Tutsi, even though the two overlap at the border. The genocide against the Tutsi and the massacres committed against Hutu populations in its aftermath are two distinct realities, too often conflated as if they cancelled each other out or carried equal weight. And there’s a common shortcut where saying “DRC” automatically implies “wealth” — as if simply taking an interest in the region meant wanting to “take the minerals.” Keeping these distinctions in mind helps avoid a lot of unfair accusations, in either direction.

Forgive me if, despite all this, I still end up creating an association in your mind as this piece goes on. The goal isn’t to reinforce it, but that by the end, you’ll be able to draw the distinction yourself — or at least, that I will have managed to.

What I’ve felt, every time the genocide against the Tutsi comes up, is this constant struggle — the part that gets said, but above all the part that doesn’t. There’s a discomfort. You can feel it, but no one can quite put a word on it, because no one wants to. Me, being someone who digs by nature, I always end up getting there anyway, often without even meaning to.

It was through a conversation with that old friend I mentioned that I understood, too late, that he’d set a trap for me. He implied that “Rwanda” meant “the RPF” — and therefore that the RPF had been the cause of the Congolese conflict. I know it’s impossible that I could have implied any such thing: at that time, I was in Rwanda, and these were conversations I was having with my father. My father had absolutely no taboos — not about his values, not about his principles, and certainly not about the genocide. If he didn’t like someone, he didn’t like them, full stop. He had no time for political correctness. And I think I inherited that trait.

That trap, unfair as it was, paradoxically made me see something I hadn’t seen before: former génocidaires who fled to the DRC now hold prominent positions within the Congolese government — even if not always visibly — and that position lets them keep pressuring the Tutsi they failed to eliminate. (A patriarchal problem, requiring a patriarchal solution.)

Meanwhile, there’s also a younger generation, survivors of the reprisals carried out against Hutu populations during the hunts for génocidaires, who are angry at the Rwandan government — a group that’s just as complex in its own right. Among these survivors, you can draw a line between the politicized and the non-politicized. And among the politicized, you can draw a further line between those whose engagement comes from direct lineage to a Parmehutu family member or Interahamwe militia member, and those who are in it purely out of grievance — often frustrated people who keep spreading ethnic theories or false pre-colonial narratives. Others still aren’t politicized themselves but belong to the family of someone who is. What I’ve taken from all this is that we are a far more complex society than people let on. How anyone managed to reduce all of that down to the size of a nose, I will never understand.

On the Tutsi side, what I’ve perceived is more a kind of coldness. Here’s how I’d explain it: here is a minority people, persecuted for years, then targeted for complete extermination in a genocide. The RPF arrives, saves them, gives them hope again. With its help, they find the courage to rebuild, to show the very people who destroyed the country that they are descendants of kings, that they know how to build and run a nation. And despite that, out of necessity for the country and for political balance, they find themselves having to integrate — and even share power with — the very people who killed their loved ones and terrorized them for decades, when, in their own era, no Tutsi had ever held that power. That’s what explains why you hear, on social media, people saying that Tutsi are also in power now, that there’s not much room left for Hutu. From what I’ve observed, government institutions try to rotate positions, but it’s never easy. A wound that deep doesn’t fade away, and it can’t be balanced out through legislation either.

I’m not defending one side here, to be clear. I’m simply trying to explain what I’ve observed: Tutsi feel, in a way, trapped. It should never be forgotten that this genocide was carried out by an entire population, based on markers of difference. In a Tutsi’s mind, seeing a Hutu can sometimes still mean seeing “a génocidaire.” That holds back a great many things — visual art, among others, which is often a genuine remedy for the psyche in a post-genocide context. And visual art, by definition, means confronting the visual itself. Which complicates everything. The result: when one side closes off, the other closes off too. It’s an enormously complex situation — and we haven’t even gotten to the DRC yet.

All this to say: the genocide against the Tutsi is over, but Rwanda, and Rwandans everywhere in the world, are still living through an internal psychological war. In Congo, that same war becomes physical — and hypocritically covered by the media, given how much mining interests take precedence over the truth. Rwanda, for its part, needs to be careful how it frames this war in the DRC, because it too carries wounds its government still struggles to face, wounds that will resurface sooner or later. The genocide against the Tutsi symbolically stops at Rwanda’s borders; once you cross into the DRC, the taboos pile up, because Rwanda isn’t proud of how the hunt for génocidaires ultimately played out. And the international community loves to play games of leverage in Africa: the moment a leader falls out of favor, it knows exactly which button to press to destabilize or topple him. That might be exactly where the real danger lies for Rwanda: not taking the psychological dimension of this entire story firmly in hand, once and for all.

After the genocide against the Tutsi, there was a hunt for génocidaires — just as, after the Holocaust, there was a worldwide hunt for Nazis. Why proceed that way for one and not really for the other? I have no idea. Maybe to keep things open, so that at any moment, the instant President Paul Kagame steps out of line, everyone knows exactly which community to stir up to inflame things.

To be clear, I am in no way minimizing the massacres committed against Hutu — they were horrific. But I’d like us to stay at least somewhat logical, almost stoic about it: those massacres couldn’t have come from nothing. There’s a universal law, the law of cause and effect — the most direct principle of causality there is. Everything we set in motion produces a return, a consequence of a similar nature. So when I read authors like Michela Wrong writing about the massacres they’ve documented, I think to myself: they’re only telling part of the story. They didn’t see the beginning of the film that played out in Rwanda — because in that film, almost everyone who could have told it is dead.

What I eventually came to understand, after talking at length with many young Rwandans, Hutu and Tutsi alike, in Brussels — back when I still thought I had all the answers — is that the only real peace, for them, would come down to two conditions: on the Hutu side, that the massacres their community suffered finally find a real place in the narrative; and on the Tutsi side, that every génocidaire is eventually captured, so that people can finally say, and truly believe, “Never Again.”

I did all of this because deep down, I was afraid — and also, mostly, because it matters to me. Some people show love by flattering others. I show love by caring about everything that might go wrong, and by pointing at it. I can’t stand going through something I sensed coming. So to those who say I say bad things about Rwanda: you don’t know me. I don’t do hypocritical love. When I love, I love looking reality straight in the face.

One day, I told myself: I’m going to reach out to the director of a Rwandan media outlet, as well as a few Congolese-Rwandan groups opposed to Kagame, to genuinely listen to what they had to say. Because what people don’t fully grasp is that the Rwandan president is nearing 70. He, in all likelihood, will not live through any crisis beyond the one he’s already been carrying for decades. We, on the other hand — especially the generation born during Covid — risk inheriting a crisis they never even lived through. I myself was three years old during the genocide, and I already find that problematic for my own generation. So children born after 2020? Even more problematic. A catastrophe, even.

It was by digging, by connecting certain pieces together, that I understood there was a genuine psychological game being played here in Belgium: the director of that media outlet supported the FDLR, and kept fueling their hatred through slanted phrasing and baseless protests — even when it came to sport, a field that’s supposed to stay apolitical, they still found something to protest. I find that deeply dangerous, sad, and frankly, it reeks of money.

But there’s another, more structural reason. Belgium is, outside the African continent, a kind of “second Congo”: any candidate running for election has to reckon with the weight of the Congolese electorate settled here. That’s exactly where the core of the propaganda lives, thanks to psychographic micro-targeting techniques. Within 24 hours, you can make an entire population despise one candidate — and love the opposite candidate just as easily. In other words, thanks to this one technique alone, you can literally pay to manipulate a population’s feelings toward politics.

How it all began

After the genocide, some of those responsible — soldiers, Interahamwe militiamen, officers of the former Rwandan army (ex-FAR) — crossed the border along with hundreds of thousands of Hutu civilians and settled in eastern Zaire. These refugee camps quickly became rear bases: armed incursions into Rwanda and attacks on Congolese Tutsi, the Banyamulenge, were organized from within them.

Rwanda, led by the RPF that had just put an end to the genocide, invaded Zaire in 1996 under the cover of the AFDL, the rebel coalition led by Laurent-Désiré Kabila, with the aim of dismantling these camps. This was the First Congo War. Two years later, now president, Kabila broke with his former Rwandan and Ugandan allies. To defend himself, he turned to the very people the Rwanda had been trying to neutralize: the ex-FAR and the Interahamwe, whom he officially integrated into his regular army. These fighters reorganized in 2000 under a new name, the one we know today: the FDLR, the Democratic Forces for the Liberation of Rwanda.

This is the turning point that really needs to be understood. A Congolese government, in search of military allies for its own survival, armed and structured a group born out of the genocide. From that alliance grew a lasting power base: control over coltan and gold deposits in the Kivus, forest guerrilla tactics, diplomatic and financial networks reaching all the way to Europe. Figures within the Congolese government of the time — ministers of the Interior, of Justice, intelligence chiefs — took a direct part in supplying weapons and logistics to these Rwandan Hutu forces. On the other side, former ex-FAR officers became Kinshasa’s political and military counterparts.

An alliance that never really ended

No official FDLR member sits in the Congolese government — that much is true. But the ties between these fighters and the state apparatus have persisted through other channels, year after year. During successive peace processes, FDLR elements were incorporated into the regular Congolese army. General Paul Rwarakabije, former supreme commander of the FDLR, eventually became a general within the FARDC. More recently, in the face of the M23’s resurgence, backed by Rwanda, Kinshasa created the Defense Armed Reserve in 2023 to militarize local civilian militias, the Wazalendo — and UN Group of Experts reports document, on the ground, tactical collaboration between certain FARDC commanders, these militias, and FDLR fighters, united by a common enemy.

This is the monumental mistake almost no one talks about: to this day, the direct heirs of the ex-FAR and the Interahamwe maintain close ties with Kinshasa — that is, with its army, its government, its cabinets. They exercise significant economic control over mining deposits in the Kivus. Their mere presence continues to threaten Rwanda and to serve as its justification for intervening in the DRC, either directly or through proxy armed groups.

The failures of Congolese governance

This story also has to be looked at from the Congolese side, without flinching. No president of the Republic has ever truly managed to shift the country from an extractive economy toward a sustainable development model. Year after year, the same symptoms recur: shadow cabinets layered on top of the official one, a porous line between state money and presidential money, and an army that has never been structured enough to assert itself across the entire territory.

This structural weakness isn’t a minor detail — it largely explains why it’s become so easy for dozens of militias to exist and endure across the country. A state unable to assert itself everywhere mechanically leaves room for anyone who wants to raise a militia, fund it through local trade, a mine, or an informal tax, and defend a territory, a community, or a particular interest. It’s not so much that one man can’t control a country of this size — it’s that no solid institutional structure has ever been built to take over that role.

The M23: my own reading of it

I want to be clear here: what follows is my own interpretation, not an established fact. Unlike the FDLR, whose direct origin within the ranks of the genocide is documented, the M23 is a more recent movement.

My own reading is this: amid the reprisals that followed the genocide, some of these fighters may have first supported the RPF out of revenge, wanting to provoke Rwanda and those in the DRC still seeking to target Tutsi populations — the same logic of extermination as in 1994, simply relocated to a different territory and drawn out over time. Under this reading, the M23 wouldn’t be a mere geopolitical extension of Rwanda, but a form of psychological and identity-based continuity of the genocide itself, carried forward by actors who never had the chance to close that chapter any other way than through weapons.

Why this war never really stops

Reducing this conflict to a single cause would be a mistake. Several dynamics overlap here and feed off each other. Decades of mismanagement under Mobutu left behind a fractured army and a security vacuum that local militias eventually filled. Eastern Congo became a battleground for several neighboring countries — Rwanda, Uganda, Burundi, Angola, Zimbabwe, Chad — each with its own interests. The illegal exploitation of strategic minerals (coltan, gold, cassiterite, diamonds) durably finances armed groups, certain military elites, and cross-border smuggling networks. And on top of that come deep land and identity-based tensions between so-called “indigenous” communities and Kinyarwanda-speaking populations, over control of land and nationality.

The result is a patchwork of armed groups that have been intertwining for nearly thirty years: the rebellions historically backed by Rwanda (AFDL, RCD, CNDP, M23), the Rwandan Hutu groups (Interahamwe, ex-FAR, FDLR and its factions), the Mai-Mai self-defense militias, foreign armed groups from Uganda or Burundi, and local militias in Ituri. The FARDC itself suffers from a structural weakness inherited from the rushed integration of rebels who were never truly fused into a coherent army — corruption, command problems, and at times opportunistic collaboration with the very groups it’s supposed to fight. As for MONUSCO, present since 1999, it’s now widely seen as ineffective by local populations, to the point of beginning a gradual withdrawal.

But there’s a deeper reason still, and it’s perhaps the most important one to understand: a war rarely ends as long as its root causes remain economically and politically useful to certain actors. Rwanda clearly wants to be done with it — people talk about it openly within the country, everyone wants to turn the page on a threat that can resurface at any moment. Locally too, the Congolese population wants the war to stop: as always, they’re the first victims of it. After looking into local media and talking with Congolese people both in the country and in the diaspora, one same pattern keeps coming up: it’s rarely the people on the ground who profit from a conflict — it’s the people who benefit from it at a distance.

If controlling a territory means controlling resources, levying taxes, controlling trade routes, gaining political leverage, financing an armed group, or increasing a regional actor’s influence, then war stops being a simple ideological conflict — it becomes a genuine economic and political system. That’s one of the keys to understanding why eastern DRC has seen so many cycles of violence, and why, even today, resource exploitation, state weakness, armed groups, and regional tensions remain so tightly intertwined.

What the international community says — and what it refuses to say

Faced with mutual accusations — Kigali denouncing Kinshasa’s infiltration and support of the FDLR, the DRC denying that alliance and in turn accusing Rwanda of aggression via the M23 — international and regional positions rest, on the whole, on a deliberately strict diplomatic balance: firmly condemning Rwanda’s support for the M23, while demanding that the DRC definitively neutralize the FDLR. Both demands coexist, because both realities coexist.

Among multilateral institutions, the UN Security Council demands the immediate withdrawal of Rwandan troops from Congolese soil and a complete halt to all support for the M23 — but also refuses to endorse Kinshasa’s blanket denial, documenting in black and white the on-the-ground collaboration between certain FARDC units and the FDLR, and demanding their effective dismantling. On the ground, MONUSCO applies this logic concretely: it refuses to conduct joint operations with FARDC units when there’s evidence of local cooperation with the FDLR, while continuing to support the Congolese army against the M23, in line with its civilian-protection mandate. The European Union, for its part, sanctions both M23/RDF officials and FDLR commanders simultaneously, tying any lasting de-escalation to the neutralization of the latter.

The major Western powers broadly hold the same two-pronged line. The United States adopts what might be called firm neutrality: Washington condemns Rwandan violations — deployment of heavy weapons, missiles, troops — sanctions M23 leaders, but just as directly pressures Kinshasa to end its support for the FDLR and demobilize them. France defends Congolese territorial integrity and demands the withdrawal of Rwandan forces, while explicitly framing the dismantling of the FDLR as an essential security condition for Rwanda. Belgium firmly condemns Rwandan military interference, but just as regularly calls out Kinshasa on its opportunistic collaboration with extremist Hutu militias. The United Kingdom calls on Rwanda to de-escalate and withdraw, while insisting that the DRC concretely address Kigali’s security concerns. Canada condemns foreign support for illegal armed groups like the M23, while urging the DRC to cut all ties with UN-sanctioned groups, FDLR included. The Netherlands broadly follows the European line, redirecting certain direct aid and calling both for an end to support for the M23 and an end to the impunity the FDLR enjoy locally.

The emerging powers play a different tune altogether. China’s discourse focuses almost exclusively on the DRC’s sovereignty and territorial integrity: it condemns M23 offensives, calls for the withdrawal of foreign forces, encourages a regional political solution — but carefully avoids getting publicly drawn into the controversy over the FDLR. Turkey, meanwhile, favors a pragmatic stance built on military and economic cooperation with Kinshasa, supporting the Congolese government’s territorial defense while calling, in fairly general terms, for regional dialogue.

Finally, among regional African actors, Angola has established itself as the African Union’s designated mediator through the Luanda Process, with an action plan calling for the simultaneous neutralization of the FDLR by the DRC and the withdrawal of Rwandan forces. Uganda holds a more ambiguous position: Kampala runs joint operations with the DRC against the Ugandan ADF rebels, while maintaining murky relations with the M23 and watching any alliance between the FARDC and the FDLR with a critical eye. Zambia, a member of the SADC, supports the deployment of regional forces alongside the DRC while pushing for the full implementation of regional peace agreements meant to settle, once and for all, the question of cross-border armed groups — FDLR included.

What’s striking, reading through all these positions, is their remarkable consistency: nearly every actor, whether Western, Asian, or African, arrives at the same two-part conclusion — Rwanda must withdraw, and Kinshasa must stop dealing with the heirs of the genocide. Two demands, documented, repeated, never really followed through on either side.

I obviously don’t have access to the full picture of these discussions — only to journalistic reports, not to the actual negotiating rooms where all of this really gets decided. But my human experience and my gut tell me the real problem plays out exactly where nothing ever gets put on paper: in what I called, at the start of this piece, psychological crimes — the ones that are neither visible nor punishable, but that silently shape the decisions, the alliances, and the deadlocks no official report will ever document.

I’m going to stop being as politically correct as they are, and just say it plainly: they’re all, without exception, a bunch of hypocrites. Why? Here are the numbers!

The map of mining power in the DRC: who controls what, where do the minerals go, and who controls the chain?

Because here’s what keeps getting left out of every single diplomatic statement we’ve just gone through, one by one: almost every one of these countries that condemns, demands, and calls for dialogue also has a contract, an investment, or a supply chain to protect in the DRC. And that, far more than any official declaration, may be the real key to understanding why no one ever actually gets to the bottom of things.

This isn’t a new phenomenon. In the middle of the Second World War, between 1940 and 1945, Belgium, the Belgian Congo, the United States, and the United Kingdom were already tied together through the strategic exploitation of Shinkolobwe uranium in Katanga, then owned by the Union Minière du Haut-Katanga. The U.S. Department of Energy indicates that 1,200 tons of extremely high-grade ore were already stockpiled on Staten Island as early as 1942, before another 3,000 tons stored in Congo were bought up by the Manhattan Engineer District. Ore from Shinkolobwe alone accounted for roughly two-thirds of the uranium used in the American nuclear program. A 1944 contract called for an additional 1,720 tons of uranium oxide from the reopening of the mine, followed in 1945 by a second contract covering nearly 9,072 tons. The pattern that has repeated itself ever since, in every form, was already there: Congo supplies a strategic mineral, a foreign power uses it for a strategic or military industry, and the processing infrastructure sits, almost always, outside the country.

Today, it’s no longer just two powers sharing access to Congolese resources, but roughly a dozen, in open competition with one another. And it’s precisely that competition, far more than any solidarity with Rwanda or with the DRC, that explains the measured, almost scripted tone of every diplomatic position we’ve just reviewed.

Who owns or controls the major mines?

The first level to understand is direct ownership of the major mining projects — and simply listing them makes it clear this was never a simple “DRC versus China” or “DRC versus the West” story.

At Tenke Fungurume, in Lualaba, the main partner is the Chinese group CMOC, which holds about 80% of the project, against 20% for Gécamines — copper and cobalt. Sicomines, in Kolwezi, one of the great symbols of Sino-Congolese cooperation, splits ownership roughly 68% Chinese partners to 32% Gécamines, again on copper and cobalt. The massive Kamoa-Kakula project, also in Lualaba, has a different structure: Ivanhoe Mines, Canadian, and Zijin Mining, Chinese, each hold around 39.6%, against 20.8% for Gécamines — mainly copper.

Still in Katanga, Kamoto Copper Company (KCC) is controlled by roughly 70% by the Swiss group Glencore, with 25% for Gécamines and 5% for the Congolese state — copper and cobalt. Glencore also owns Mutanda, at about 75%, against 25% for Gécamines, in the same minerals. Metalkol RTR, in Lualaba, belongs to the Luxembourg-based Eurasian Resources Group (ERG) at roughly 65%, against 35% for Gécamines. Deziwa, in Kolwezi, pairs the Chinese China Nonferrous Metal Mining Corporation (CNMC), at about 70%, with Gécamines, at 30%.

In North Kivu, the tin sector remains dominated by players like Frontier and its various partners. And for lithium, in Manono, Tanganyika, a project still under development brings together AVZ Minerals (roughly 60%), Gécamines (roughly 20%), and Dathomir (roughly 20%).

China, Switzerland, Canada, Luxembourg, and the Congolese institutions themselves: just from this list alone, it’s clear that no major power can afford to take a radical stance on the DRC without directly risking its own mining interests.

Where are the resources located?

The geographic distribution of this wealth matters just as much as who owns it. Upper Lualaba and Katanga concentrate most of the country’s copper, cobalt, zinc, lead, and silver, with Lualaba serving as the true industrial heart of copper-cobalt production — Kamoa-Kakula, Tenke Fungurume, Sicomines, and much of the mining around Kolwezi are located there. Tanganyika holds lithium, tantalum, and tin, with Manono as a strategic zone for lithium. North Kivu and South Kivu concentrate coltan, tin, gold, and tungsten. Maniema and Équateur mostly hold gold and diamonds, while Ituri remains famous for its gold, but also its tin and wolframite.

This concentration is anything but incidental: across the country’s roughly 2.3 million square kilometers, certain specific zones hold a disproportionate strategic value — which explains why it’s precisely these territories, and not others, that become flashpoints for companies, states, and, unfortunately, armed groups.

Who finances and develops the projects?

The second level of mining power is financing — often far more decisive than mere ownership of a concession. China plays a central role here, through loans, infrastructure, roads, railways, dams, ports, and the model often summed up as “minerals for infrastructure,” of which Sicomines, signed in 2008, remains the most emblematic example. The United States, for its part, is developing a strategy more focused on securing critical mineral supply chains and strategic partnerships. The European Union is seeking to secure its own supply of critical raw materials, with an emphasis on traceability, governance, and sustainability. Institutions like the African Development Bank, the IFC, or the American DFC also finance projects, guarantees, and infrastructure. And on top of that, Japan, South Korea, India, and the Gulf states are now all looking to diversify their own sources of supply.

Mining power, then, never rests solely on who holds a concession — it rests just as much on who can put up the billions needed to build a mine, a road, a railway, or a processing plant.

Who buys Congolese minerals?

The third level is the market — and this is where the numbers become especially telling. In 2023, the DRC exported roughly 790,324 tons of copper concentrate, of which about 697,989 tons — or 88% — went to China, against roughly 9% to Singapore and 3% to Zambia. For copper cathodes, out of 1.978 million tons exported, China absorbed roughly 1.162 million, or 59%, against 11% for Hong Kong and 7% for Tanzania. For cobalt oxides and hydroxides, out of roughly 484,202 tons exported, China accounted for 263,789 tons, or 54.5%, against 12% for Finland and 6% for South Korea. Even semi-manufactured gold, in far smaller volumes (roughly 32.4 tons), goes mainly to the United Arab Emirates, Switzerland, and India.

One clarification is needed here: these are tons of commercial products, not necessarily tons of pure metal. A ton of cobalt hydroxide, a ton of concentrate, and a ton of refined copper never contain the same amount of actual metal — an essential nuance whenever you compare mining statistics.

Who refines and processes?

This is perhaps the most decisive level of the entire map, and yet the most often overlooked. The DRC extracts enormous quantities — but a large share of the real economic value is created after extraction, during refining and processing. And on that front, China remains overwhelmingly dominant: it accounts for roughly 63% of global cobalt extraction originating from the DRC, but also roughly 60% of global cobalt refining, according to figures cited by the European Commission — an equally strong position in copper, lithium, rare earths, and tantalum. South Korea, Japan, and the United States are also building up their own industrial capacity, but remain far behind.

This asymmetry changes everything: the country that extracts the mineral is almost never the one that captures most of the value that flows from it. The real question, then, isn’t just “who owns the mine?” but “who processes what comes out of it?”

Which routes do the minerals travel to leave the country?

The fourth level is logistics — just as strategic as the previous three, because a mineral only has international value once it can be transported to a buyer. The DRC has several export corridors: the Lobito Corridor, linking the country to Angola and the Atlantic port of Lobito; the Durban Corridor, via Zambia and South Africa; the Dar es Salaam Corridor, via Tanzania; and the Congo River waterways, toward Matadi and Boma.

The Lobito Corridor has become, in recent years, a full-fledged geopolitical project, bringing together the European Union, the United States, the DRC, Zambia, Angola, the African Development Bank, and the Africa Finance Corporation. It’s no longer just about building a railway: it’s about creating an alternative to existing routes — largely financed by China — to reduce dependence on them and bring Congolese resources closer to Western markets. The 2025 US-DRC strategic partnership even sets specific five-year volume targets for this one corridor: 50% of copper, 90% of zinc concentrate, and 30% of cobalt exports should transit through it. In other words, the battle is no longer just over who owns the mine, but over who controls the path the mineral takes to leave the country.

The major agreements, one by one

This multi-layered competition can be read directly in the succession of agreements signed over the past twenty years. In 2008, the DRC and China signed Sicomines, tying mineral resources to infrastructure. In 2009, KCC was restructured around its copper-cobalt joint venture. On October 26, 2023, the DRC and the European Union signed a memorandum of understanding on critical raw materials — cobalt, copper, lithium, tantalum, tungsten — covering exploration, processing, infrastructure, and traceability; a cooperation framework, let’s be clear, not a contract guaranteeing the EU any set quantity of cobalt. That same year, the EU itself acknowledged that the DRC represented roughly 63% of global cobalt extraction, while China refines roughly 60% of it.

On December 4, 2025, the DRC and the United States signed a Strategic Partnership Agreement, including a Strategic Asset Reserve covering certain mining assets and an offtake mechanism giving American buyers preferential access — again, a framework for privileged access, not a buyout of Congolese minerals. The following month saw the emergence of a partnership between Gécamines and the Swiss trader Mercuria, with a letter of interest from the American DFC to invest in it: the DFC states that roughly 100,000 tons of copper had already begun being sold and shipped to the United States, with plans to sell an additional 50,000 tons to Saudi Arabia and the United Arab Emirates. In May 2026, a new agreement between the Congolese Entreprise Générale du Cobalt (EGC), the American company EVelution Energy, and the trader Trafigura aims to build a supply chain for Congolese cobalt heading to the United States, with EVelution stating that this single chain could cover up to 40% of projected American cobalt demand.

Saudi Arabia, for its part, signed a geological and mining cooperation protocol with the DRC as early as January 2024, while India was still negotiating, as of March 2025, a similar agreement to secure its own access to copper and cobalt. Only Russia, at this stage, has no major mining contract comparable to these in the DRC — caution is warranted before adding it to this list, despite a separate agreement signed the same year between Saudi Arabia and Russia on geological cooperation, which has nothing to do with the DRC.

What this map really reveals

Here’s a reality no official statement will ever state this clearly: Congolese mining power never comes down to a single line of ownership. It breaks down into several distinct layers — the DRC owns the subsoil; Chinese, Swiss, Canadian, and Luxembourg-based companies own or control much of the projects; banks, states, and financial institutions supply the capital; other countries buy most of the output; a handful of industrial powers, China chief among them, dominate refining and processing; and states and companies are now investing heavily in the roads, rail lines, and ports that simply allow the minerals to leave the country.

The full chain looks like this: resource → concession → financing → extraction → transport → refining → processing → final market. And whoever manages to control several links in that chain holds power on a completely different scale than whoever controls only the raw material.

The real battle, and why no one can tell the truth

The country now accounts for roughly 75% of global cobalt production and roughly 51% of global tantalum production, while ranking as the world’s second-largest producer of mined copper, according to USGS. The mining sector alone represents roughly 40% of Congolese GDP and nearly 95% of the value of its goods and services exports. Copper for electrification, cobalt for batteries, lithium for the energy transition, tantalum for electronics, tin for industry, gold as a store of value: the DRC sits, quite literally, at the crossroads of every major technological shift happening right now — electrification, batteries, artificial intelligence, defense, energy.

And that’s exactly what really explains all of those carefully measured diplomatic positions detailed above. China has billions invested in Sicomines, Tenke Fungurume, and Deziwa. Switzerland has Glencore. Canada has Ivanhoe. Luxembourg has ERG. The United States has just signed its own strategic agreement and is building its access through the Lobito Corridor and the Gécamines-Mercuria partnership. The European Union is negotiating its own share of critical materials. Saudi Arabia, India, South Korea, and Japan each want to secure their piece of the chain. Absolutely none of the major powers politely condemning “both sides” in their official statements has any interest in pushing the analysis all the way through — because doing so would mean, for each of them, weakening a contract, a concession, or a negotiating position they’re precisely in the process of securing against their competitors.

That’s exactly why Western discourse, and a good part of Congolese discourse too, stays stuck on “Rwanda is responsible for everything”: it’s the simplest version, the least politically costly one, and above all, the one that doesn’t force anyone to examine their own economic footprint in the country. But the moment you overlay this mining map onto the diplomatic positions from the previous chapter, the incoherence jumps out immediately: how can a country sincerely want this system to end, when half of its own companies, banks, or investment funds are busy securing their share of that very same system? The truth is, this isn’t just a war between Rwanda and the DRC anymore. It’s a global competition disguised as a regional conflict — and as long as that competition pays off more than peace does, absolutely no one among these major powers will have any real interest in ending it.

What I really want people to understand

Starting this story in 1994 doesn’t mean everything that followed is simply a consequence of the Rwandan genocide. That’s precisely where the Congolese story becomes more complex than a simple domino effect. The regional trauma of 1994 created a new military and security dynamic — but it was the weakness of the Congolese state, the sheer size of its territory, its land and communal conflicts, the weakness of its administration in certain regions, the interference of neighboring states, resource exploitation, and widespread impunity that allowed this dynamic to drag on for three decades.

The RPF managed to end the genocide against the Tutsi. It never, however, managed to fully dismantle those responsible for it, whom it pursued beyond its own border. This war continues, to this day, in other forms.

And this is where I want to be very clear: this is not the fault of Rwanda, nor of the Congolese population. These are bad structures — structures that were never truly dismantled, never rebuilt from the ground up, and that keep reproducing themselves generation after generation, war after war. No one, in thirty years, has really dared to wipe the slate clean and rebuild on solid foundations.

The DRC needs a Ground Zero.

Who owns the state?

That may be the real Congolese question. Or rather: does the state belong to those who run it, or to those it’s supposed to serve?

The DRC doesn’t need to choose between the feminine and the masculine

This is where my analysis of matriarchy and patriarchy connects directly to the Congolese question. The DRC doesn’t need an exclusively patriarchal system. Nor does it need an exclusively matriarchal one. It needs complementarity.

The country needs structure without brutality, authority without domination, production without destruction, an army without the militarization of society as a whole, justice without a logic of vengeance, industry without plunder, a state that doesn’t crush its community, and a community that doesn’t fragment its state.

The Congolese population already possesses an extraordinary capacity for survival, solidarity, creativity, and adaptation — it has never stopped proving that. What’s still sorely missing is the institutional capacity to turn that energy into lasting collective power. And that may be exactly where the true reconstruction of the Congo lies: no longer asking the population to endlessly compensate for the state’s shortcomings, but finally building a state capable of multiplying the strength of its own population.

Because ultimately, development isn’t just about having resources. It’s about having the structures capable of turning those resources into prosperity, the institutions capable of protecting that prosperity, and a society cohesive enough for that prosperity to benefit future generations.

The community gives the country its life. The institution gives it its structure. One without the other remains incomplete.

Reading the DRC through the patriarchy/matriarchy lens

A reminder is in order here, because everything that follows depends on it directly. When I talk about patriarchy and matriarchy, I’m not talking about “women in power” versus “men in power” — I’m talking about two principles of social organization. The patriarchal principle is structure, hierarchy, authority, protection, production, administration, control. The matriarchal principle is life, reproduction, care, transmission, memory, cooperation, cohesion. Neither belongs exclusively to one sex: a man can care for others, a woman can command an army. The patriarchal builds and structures the house; the matriarchal turns it into a living home. A balanced society needs both.

And it’s precisely through this lens that the analysis of the DRC becomes illuminating. My impression, after digging into the subject, is that the Congolese population has a remarkable capacity for community solidarity and survival, while the Congolese state still struggles to build the institutional structures able to turn that collective energy into sustainable development. The population produces, farms, trades, helps each other, builds, creates its own survival networks — but the state fails to sufficiently turn those efforts into roads, electricity, clean water, hospitals, schools, industries, justice, security. The World Bank itself points this out: the DRC has exceptional natural and human resources, but decades of conflict, institutional fragility, and poor governance have held back the accumulation of human and physical capital. That’s where one of the great Congolese contradictions lies — and in my view, the country is missing almost nothing else besides the elements that make up patriarchal-type development, even as it sits on one of the richest, most sought-after subsoils on the planet.

An economic history we can’t ignore

To understand why, we have to face the country’s economic history head-on. Belgian colonization never built the Congo around a national economy meant to enrich its population: the colonial system was organized around resource extraction, taxation, administrative control, and the exploitation of labor. Copper, cobalt, rubber, diamonds — these resources structured an economy designed for, and by, colonial interests. And political independence never, on its own, produced a full transformation of that economic architecture. Congo moved from a colonial extraction economy to different forms of an economy where extraction remains, even today, central — a continuity that researchers like Colette Braeckman have extensively documented, notably regarding the weight of Katangese copper and cobalt and the stakes around mining contracts.

The DRC has cobalt, copper, coltan, gold, diamonds, lithium, oil, considerable farmland, the world’s second-largest tropical rainforest, and immense hydroelectric potential — the World Bank confirms this without hesitation. But owning resources never automatically means having development. The real question is: who controls them, who processes them, and where does the value created actually go?

Understanding clientelism without judging a people

This is where the concept of clientelism comes in — and we need to be precise about that word. The problem isn’t “Congolese people are corrupt”: that explanation is far too easy, and above all, false. The real question is understanding why the system itself makes corruption structurally profitable. The mechanism is almost mechanical: political power lets you appoint your inner circle, who gain access to contracts and resources, who redistribute income and privileges, who buy political loyalty, which keeps power in place — and the cycle starts again. When justice lacks independence, oversight bodies are weak, sanctions are rare, and the state concentrates most economic opportunities, political power becomes a far more valuable resource than any democratic mandate. This phenomenon has nothing specifically Congolese about it — it exists wherever these conditions come together. So we need to be careful not to turn an institutional and historical problem into a judgment on a people’s character.

The pieces of the puzzle

Putting these elements together, the overall mechanics start to come into focus. The 1994 genocide against the Tutsi deeply militarized eastern Zaire. Armed movements formed and transformed over the following decades. Neighboring states got involved. Congolese territory became a strategic space, and at the same time, its natural resources became a source of financing and power for every actor involved — the UN’s Mapping Report explicitly links the violence of Congolese conflicts to the exploitation of these resources.

But another problem was added on top: the Congolese state itself became fragmented. Over the course of wars and peace agreements, different armed groups were integrated, reintegrated, or demobilized into national military structures. I wouldn’t call this an institutional merger between the FARDC and the FDLR, but rather circumstantial cooperation and alliances, born from the successive integration of fighters from various armed groups. This creates a terrible contradiction: an army meant to protect the entire Congolese population can find itself, in certain periods and certain areas, associated with actors accused of serious violence — including against Congolese Tutsi populations themselves, recurring victims of discrimination and violence.

The problem can therefore never be reduced to a simple “Rwanda versus DRC.” You have to look at the full stack of layers: the legacy of the genocide, the armed groups that stem from it, identity-based tensions, the structural weakness of the state, regional interventions, internal political competition, natural resources, the war economy they fuel, the impunity that results — and new cycles of violence that start all over again. It’s precisely this stacking that makes the war so hard to end.

What the patriarchy/matriarchy lens really reveals

This is precisely where my initial analysis finds its full meaning. The DRC’s problem is absolutely not that its population is “too matriarchal” — that would be an absurd conclusion. Quite the opposite: Congolese community networks represent a formidable capacity for resilience. The real problem is that this popular resilience isn’t sufficiently backed up by strong public institutions. The population compensates for what the state doesn’t do. And when a population constantly has to compensate for its state’s shortcomings, it ends up spending its energy surviving rather than building.

The DRC needs both of its legs. A purely community-based society excels at solidarity, transmission, mutual aid, protection, cohesion — but on its own, it can never replace a central bank, a national railway network, a professional army, universities, or a national justice system. Conversely, a purely institutional society can produce citizens who are perfectly identified on paper — a case number, a taxpayer, a voter — without them remaining sufficiently recognized as neighbors, relatives, elders, or members of a community. Cohesion needs both scales at once: that of the village, and that of the state.

And what if the true African model lay precisely in that complementarity? Pre-colonial African societies were never uniform — some patrilineal, others matrilineal, organized into chieftaincies, councils, lineages, clans, or federations. It would therefore be historically false to speak of a single “African society.” But one common thread stands out: in a great many of these societies, collective organization was never built around a single central state comparable to the modern state. Family, clan, village, elders, spiritual authorities, artisans, and traders all took part in organizing collective life. Society was never reducible to the state alone. That may be the real lesson to draw for contemporary Africa — not a literal return to pre-colonial structures, but recovering their capacity to weave together the individual, the family, the community, the territory, and the institution.

Western hypocrisy

It would be dishonest to stop at Congolese and regional responsibilities alone without also looking outward. There’s a lot of talk about the raw minerals leaving the country — coltan, gold, cobalt — but much less about everything downstream that depends on them: the global digital industry, batteries, the technologies that power much of the planet, all of which directly rely on what eastern Congo keeps producing under largely opaque conditions.

The question ought to be simple: how much of these resources actually leaves the country, to whom, and through which companies? And yet it’s rarely asked with that level of precision. People prefer to talk about the DRC as some separate region, “complicated because of its minerals,” rather than trace the chain up to the Western, regional, and local actors who genuinely profit from it, often far from the conflict zones themselves. It’s a convenient way to keep the spotlight fixed on the east of the country, without ever having to ask what happens once the raw material has left Congolese soil.

So how do we break the cycle?

It’s not enough to keep repeating that we need to “fight corruption” — we also have to change the mechanisms that make it structurally profitable in the first place.

That starts with diversifying the economy, so it stops depending solely on the state and on extraction: the more private companies, industries, locally processed agriculture, cooperatives, and local value chains there are, the less access to political power remains the only path to wealth. The real question is no longer “how do we extract more,” but “how do we turn more of these resources into Congolese wealth” — moving cobalt, copper, or lithium beyond the status of a simple exported material and into a processed industry that generates jobs, skills, and added value.

That, in turn, requires a genuinely independent judiciary: as long as a minister, a governor, or a military official can break the law without ever being prosecuted, the cost of embezzlement stays at zero, and institutions remain mere decoration. A digitized administration — taxation, public procurement, civil-service pay, registries — mechanically shrinks the opaque zones where clientelism thrives. Making public procurement transparent, by publishing tenders, amounts, and beneficial owners, allows citizens, journalists, and institutions to finally keep an eye on how public money is used.

It also requires strengthening checks and balances — parliament, the judiciary, the audit court, the media, civil society — because a healthy state never rests on the goodness of a president, but on institutions capable of continuing to function even when the wrong person comes to power. Genuine decentralization, paired with transparency, resources, and citizen participation, can bring the state closer to its people — provided it doesn’t simply multiply small centers of clientelism instead of one big one. And underlying all of this: solid civic education. A citizen who understands their rights, how the budget works, the role of their elected officials, and the mechanisms of oversight becomes, quite simply, far harder to manipulate.

None of this is a lesson aimed at the Congolese people — who have never stopped, in their own way, carrying the country on their backs. It’s a call to finally build the other leg: the one still missing for that collective energy to become, in turn, a lasting force.

A war that suits certain agendas rather well

Ever since the genocide against the Tutsi in its Rwandan neighbor, and given the damage that tragedy keeps causing, the Congolese government has had, for as long as this war continues, a convenient way to redirect a large part of the population’s attention.

There’s endless talk about the small portion of territory, in the east, directly affected by the conflicts. Almost no one ever asks why the vast majority of the rest of the country — which isn’t directly caught up in the war — also remains so underdeveloped. What happens to everything not touched by the conflict? People are generally told the fault lies with others. But why is the Congolese army itself almost never held accountable?

The war in the east becomes, for any leader who doesn’t want to develop his country — or who simply finds himself overwhelmed by the sheer scale of development needed for a territory this size — a convenient, lasting excuse. And since most strategic minerals happen to be concentrated in that eastern region, it becomes all the easier to claim that it, and it alone, is the problem.

But in reality, if the Congolese government genuinely wanted to end this system, it would have the means to do so. That would, of course, trigger enormous friction among the many networks profiting from it — whether Western, regional, or Congolese themselves. That’s exactly why nothing, in thirty years, has ever been wiped clean and rebuilt from scratch.


So, to recap, what I also said in the videos is that there’s a parallel, genuine psychological war going on around Rwanda. There are the facts, which fall under the domain of patriarchy — I don’t need to spell them out for you, you master them far better than I do. And, parenthetically: honestly, the medal for best patriarchal foundation truly belongs to you and all the founding fathers.

On the other hand, there are also the matriarchal aspects — a domain where we’re still weak, but one that’s slowly, gradually finding its place within a fractured society, a society that nonetheless deeply needs it, is aware of that need, and remains ready to move forward and transform itself when necessary. These matriarchal aspects include everything tied to identity, to pre-colonial history, to the manipulations surrounding the memory of the genocide against the Tutsi — and above all, they rely on a weapon of choice: open freedom of speech.

Mr. President, you have been criticized for a long time, and for many things. Knowing our history and our way of thinking as Rwandans, a great many of the decisions you made were entirely legitimate for your time — decisions that likely wouldn’t be legitimate today, and I’m even prepared to defend them as such (they deserve their own article entirely). Even the lack of free speech seemed to me, at the time, a fairly understandable necessity in a country as deeply fractured as ours was. But today, that same strategy, in my view, is producing the opposite effect — the snake biting its own tail: the remedy risks becoming the poison if we, as Rwandans, don’t start expressing ourselves honestly.

Here again, I don’t place 100% of the blame for this lack of expression on you alone, but on what I like to call the three layers of silence: your politics, first, which likely saw no other option for governing the country properly; the Kinyarwanda language itself, next, sacred as in many African traditions — sacred because it was, and still is, creative; and finally, trauma itself, which has this particular trait of preferring to repress suffering rather than talk about it, to the point of leaving certain victims literally speechless.

I genuinely believe that speech frees what’s repressed, clarifies what’s confused, explains what remains little understood — it builds bridges. I will always stand on the side of speech, above all else. Of silence too, because not everything needs to be said. But here, I’m asking you, on behalf of all Rwandans: freedom of speech — while, of course, still upholding the punishment of hate speech.

NB: I’m also aware that I can be harsh when I fixate on a subject and can’t find a way out — yes, I become aggressive, cutting at the edges. That, I accept. But I refuse to be a victim of manipulation. I’m ready to own my mistakes — never the ones people pin on me for nothing.

NB: I have my own thoughts. I’ve spent my entire life paying the price of being myself, and nothing else. Some people thought I’d been sent by you — with all the pride and respect I hold for your work, I reject that claim. Because God alone knows the price I’ve paid for being myself, and for picking myself back up despite everything. Everything I had, everything I was, was me. Even when that “me” wasn’t built on anything prestigious, it was still me. So my thoughts, my words, my actions — that’s me. No one influences me, except maybe the high tide and the low tide. No one else but me.

Patriarchie et Matriarchie : la fausse guerre des sexes

Equilibre Patriarchie et Matriarchie
Equilibre des pouvoirs

Il y a une erreur que je vois revenir sans cesse, dans les discussions militantes comme dans les dîners d’amis un peu trop animés : on parle de patriarchie et de matriarchie comme s’il s’agissait de deux camps ennemis, un peu comme si l’Histoire était un match de foot où il fallait choisir son équipe. Les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, et que le meilleur gagne.

Sauf que non. Et c’est précisément cette confusion qui nous empêche de comprendre ce qui s’est réellement passé, et surtout, ce qui pourrait se reconstruire.

Le premier malentendu : confondre structure et sexe

Commençons par nettoyer le terrain, parce qu’on mélange allègrement trois notions qui n’ont rien à voir.

La patriarchie, ce n’est pas “les hommes au pouvoir”. C’est une organisation sociale où l’autorité, la filiation et l’héritage sont structurés autour de la figure masculine — hiérarchie, centralisation, contrôle des ressources, transmission patrilinéaire. Un système, pas un genre.

La matrilinéarité, elle, ne veut même pas dire ce qu’on croit : c’est simplement le fait que la filiation et l’héritage passent par la lignée maternelle. Rien de plus. Dans beaucoup de sociétés matrilinéaires, ce sont encore les oncles maternels — donc des hommes — qui exercent le pouvoir réel. On peut être matrilinéaire et rester profondément dominé par des hommes. Ça calme, non ?

Et la matriarchie, dans son sens le plus juste, n’est pas un “patriarcat à l’envers” où les femmes prendraient la place des hommes sur le même trône. C’est une organisation centrée sur la continuité de la vie, la transmission, la coopération, le consensus, la responsabilité collective.

Trois réalités différentes, qu’on aplatit systématiquement en un seul débat : “les hommes contre les femmes”. Ironique, quand on sait que ce sont justement les structures les plus rigides — celles qu’on prétend combattre — qui nous ont appris à tout penser en binaire opposé plutôt qu’en complémentarité.

Ce que la patriarchie a vraiment cassé

Le problème de la patriarchie n’a jamais été que des hommes y occupent une place. Le problème apparaît quand le pouvoir se concentre de façon disproportionnée d’un seul côté — au détriment de l’autre, et au fond, au détriment de tout le monde, y compris des hommes eux-mêmes, sommés de correspondre à des modèles de virilité, de puissance et de contrôle qui ne laissent aucune place à la vulnérabilité.

Et les sociétés matricentrées ne sont pas non plus des paradis égalitaires par magie : la transmission par la mère ne garantit rien en soi. Les femmes peuvent continuer à porter l’essentiel de la charge familiale pendant que les hommes de la lignée gardent la main sur les décisions.

Autrement dit : aucun des deux systèmes, pris isolément et poussé à l’extrême, ne nous sauve. Ce qui a été cassé, ce n’est pas “le pouvoir des femmes” au profit de “celui des hommes”. C’est l’équilibre lui-même.

Ce ne sont pas des sexes, ce sont des énergies

Voici le cœur de ce que je veux poser ici, et c’est un changement de regard qui, à mon sens, change tout : patriarchie et matriarchie ne devraient jamais avoir été pensées comme “homme vs femme”. Ce sont deux manières de fonctionner, deux énergies — une énergie structurante, masculine, et une énergie créatrice de vie, féminine — que chaque être humain, quel que soit son sexe, porte en lui.

Un père peut nourrir, éduquer, prendre soin. Une mère peut construire, diriger, structurer, protéger. Ce n’est pas une question d’anatomie, c’est une question de fonction. Et c’est là que le monde moderne, dans sa complexité croissante, nous oblige à sortir enfin de cette lecture binaire simpliste : on ne peut plus se permettre de réduire des principes d’organisation millénaires à une querelle de genre. Il faut penser en énergies, en polarités, en fonctions — pas en catégories de personnes.

Pour visualiser ça, j’aime utiliser deux images.

Le cerveau, d’abord. On associe traditionnellement l’hémisphère gauche à l’analyse, la logique, la structure, la hiérarchie, le contrôle — et l’hémisphère droit à l’intuition, la créativité, l’empathie, la coopération, la perception du contexte. Les neurosciences sont claires : les deux hémisphères sont constamment en dialogue, jamais cloisonnés. Aucun cerveau sain ne fonctionne avec un seul côté. Pourquoi une société le devrait-elle ?

La maison et le foyer, ensuite, une image plus simple encore. Le principe patriarcal pose les fondations, construit la structure, bâtit la maison. Le principe matriarcal transforme cette maison en foyer : il y apporte la chaleur, la vie, le soin, la dimension affective qui donnent envie d’y rester. L’un sans l’autre, on obtient soit un squelette froid, soit une vie sans abri.

La dualité, principe ultime de la nature

Et si on regardait plus loin encore ? Toute la nature fonctionne absolument par paires complémentaires, jamais par blocs uniques et uniformes. Le jour et la nuit. L’inspiration et l’expiration. La contraction et l’expansion. Le chaud et le froid. Rien, absolument rien dans le vivant, ne fonctionne en système unique et fermé sur lui-même. La dualité n’est pas un défaut de la création, c’est sa mécanique la plus fondamentale le mouvement même par lequel toute chose se maintient en vie.

Nos ancêtres, avant que les logiques coloniales et industrielles ne viennent tout hiérarchiser, tout classer, tout opposer, l’avaient parfaitement compris. Beaucoup de cosmologies africaines et indigènes pensaient déjà le masculin et le féminin comme deux forces d’un même souffle, jamais comme deux camps en guerre. C’est notre modernité — obsédée par la performance, la compétition, la maîtrise de tout, y compris du vivant — qui a transformé une complémentarité ancestrale en champ de bataille identitaire.

Ce que je propose, concrètement

Pas de remplacer un système par son contraire. Pas de faire passer “l’homme au-dessus de la femme” à “la femme au-dessus de l’homme” ce serait juste reproduire la même erreur avec les rôles inversés.

Ce que je propose, c’est de sortir de la question “qui doit dominer ?” pour se poser une question autrement plus intéressante : comment organiser une société pour que l’autorité, la transmission, la protection et le pouvoir soient distribués entre les deux principes, sans hiérarchie entre eux ?

D’un côté, tout ce qui structure : les infrastructures, la défense, l’économie, le droit, la gouvernance, la science — l’énergie qui construit la maison. De l’autre, tout ce qui fait vivre : le foyer, la transmission, le soin, la mémoire, la spiritualité, la cohésion communautaire — l’énergie qui en fait un lieu habité.

Aucune société ne peut se résumer à une étiquette “patriarcale” ou “matriarcale”. Il faut regarder concrètement qui possède les ressources, qui transmet, qui décide, qui porte la charge du soin — et surtout, arrêter de penser que ces fonctions appartiennent naturellement à un sexe plutôt qu’à l’autre.

Le masculin et le féminin ne sont pas des adversaires. Ce sont les deux hémisphères d’un même cerveau collectif. Et tant qu’on continuera à vouloir en faire taire un pour faire triompher l’autre, on ne fera que reproduire, avec d’autres mots, la même logique de domination qu’on prétend combattre.

Deux logiques, un seul monde : ce que ça donne concrètement

Bon. Tout ça reste assez abstrait tant que je ne le confronte pas au réel. Alors descendons un peu de l’énergie et regardons comment ces deux logiques s’incarnent, concrètement, dans les domaines qui structurent une société. Parce que la complémentarité, ce n’est pas juste un joli concept spirituel c’est une grille de lecture qu’on peut appliquer à peu près partout, de la naissance d’un enfant à la construction d’un barrage.

Là où la vie commence et se maintient!!! Prenez la naissance, la santé, la protection des plus vulnérables, la relation à l’environnement. La logique matrifocale y pense en termes de continuité communautaire : la grossesse comme processus collectif, la sage-femme plutôt que le protocole, la santé mentale intégrée au tissu social plutôt qu’isolée dans un cabinet, la protection de l’enfance comme responsabilité de tous plutôt que d’un seul foyer. La logique patriarcale, elle, organise la même réalité autrement : médecine obstétricale spécialisée, hôpitaux centralisés, prise en charge individuelle du patient, systèmes d’assurance et de sécurité sociale. Aucune des deux n’est fausse. L’une soigne le lien, l’autre soigne l’individu. On a cruellement besoin des deux — demandez à n’importe qui ayant survécu à un accouchement compliqué grâce à la médecine moderne, tout en pleurant l’absence de famille ou de communauté autour du berceau une fois rentré chez soi.

Même logique pour l’environnement : d’un côté, la gestion communautaire des terres, la préservation des semences, une vision intergénérationnelle du territoire ; de l’autre, la réglementation, les grandes infrastructures, la gestion étatique ou entrepreneuriale des ressources. L’un sans l’autre, on obtient soit une belle intention sans échelle, soit une échelle sans âme voyez les grands barrages qui déplacent des villages entiers au nom du “progrès”.

Là où la mémoire et le sens se transmettent. L’éducation, la culture, la spiritualité, la mémoire collective : la logique matrifocale les pense comme un fil ininterrompu — transmission orale, rituels de passage, mentorat intergénérationnel, cosmologie vécue plutôt qu’enseignée. La logique patriarcale les codifie : diplômes, examens, musées nationaux, doctrines religieuses hiérarchisées, récit historique centralisé. Ici encore, l’ironie ne m’échappe pas : les savoirs qu’on a fini par appeler “traditionnels” ou “informels” — comme si l’école avec ses cahiers d’évaluation était la seule forme sérieuse de savoir — ont pourtant transmis des civilisations entières bien avant qu’un diplôme existe. Les deux logiques peuvent coexister : la certification n’a jamais empêché la transmission orale, sauf quand on a décidé que l’une valait plus que l’autre.

Là où le lien social se tisse. La cohésion, l’espace de vie, le tissu sociétal : d’un côté les cercles de parole, la médiation communautaire, la place du village, les réseaux de voisinage et d’entraide ; de l’autre, la police, la justice institutionnelle, les administrations, l’urbanisme organisé par fonctions et par flux. Une société purement communautaire peine à absorber la complexité du nombre. Une société purement institutionnelle finit par produire des citoyens anonymes, gérés par des numéros de dossier plutôt que reconnus par leur nom. La cohésion a besoin des deux échelles : celle du village et celle de l’État.

Là où on se nourrit et on échange. L’alimentation, la production, l’économie : la logique matrifocale privilégie l’agriculture familiale, les jardins communautaires, les tontines, les coopératives, l’épargne collective — une richesse pensée comme capacité à prendre soin et à durer. La logique patriarcale industrialise, standardise, capitalise : chaînes d’approvisionnement mondiales, marchés financiers, propriété privée, rendement. On critique souvent l’une comme dépassée et l’autre comme prédatrice. Elles sont surtout complémentaires quand elles se régulent l’une l’autre : l’échelle industrielle qui nourrit le nombre, l’échelle communautaire qui garde le sens et la résilience locale — celle qui, soit dit en passant, a toujours permis de survivre quand la première s’effondre.

Là où on structure, protège et gouverne. Infrastructure, défense, politique, droit, science, administration : c’est le territoire le plus classiquement associé au patriarcal, celui de la structure visible — routes, armées, parlements, tribunaux, laboratoires, chaînes de commandement. Mais même là, la nuance existe : une défense pensée d’abord comme protection du territoire et de la sécurité alimentaire, une justice orientée vers la réconciliation plutôt que la seule sanction, une gouvernance décentralisée fonctionnant par consensus plutôt que par verticalité pure — c’est déjà une manière matrifocale d’habiter des fonctions historiquement patriarcales. La structure et la vie ne s’opposent pas ; c’est la manière dont on habite la structure qui change tout.

Ce qu’il faut vraiment en retenir

Dans chacun de ces vingt-deux domaines de la naissance à la défense nationale, de l’école à la banque on retrouve toujours les deux mêmes forces à l’œuvre : l’une qui construit, codifie, centralise, protège de l’extérieur ; l’autre qui relie, transmet, régénère, protège de l’intérieur. Aucune société humaine, aussi “avancée” se prétende-t-elle, n’a jamais fonctionné avec une seule de ces deux forces. Même les systèmes les plus patriarcaux ont continué à dépendre, en silence et souvent sans le reconnaître, du travail invisible de la transmission et du soin. Même les systèmes les plus matrifocaux ont eu besoin, à un moment, de structure pour survivre à l’échelle du nombre.

La vraie question n’est donc jamais de savoir laquelle des deux logiques doit gagner. C’est de comprendre pourquoi on a appris à les hiérarchiser plutôt qu’à les faire dialoguer — et ce qu’on pourrait reconstruire le jour où on arrêterait de le faire.

Le point vraiment intéressant

Attention cependant à ne pas tomber dans le piège inverse. Il serait tentant, après tout ça, de se dire : “tout ce qui relève du soin, c’est matriarcal ; tout ce qui relève de l’armée, c’est patriarcal.” Ce serait rassurant, bien rangé dans deux cases… et complètement faux.

Une société peut posséder une armée redoutable tout en étant matrilinéaire. Une autre peut compter des femmes partout dans ses institutions tout en restant, dans ses fondations, profondément hiérarchique et masculine. Le soin n’appartient pas mécaniquement au matriarcat, tout comme la force n’appartient pas mécaniquement au patriarcat. Ce sont des fonctions, pas des propriétés contrairement à ce que l’on pense souvent.

C’est là qu’il devient utile de distinguer, une bonne fois pour toutes, quatre notions qu’on confond sans arrêt :

  • Le matriarcat répond à la question : qui détient le pouvoir ?
  • La matrifocalité répond à : autour de qui la société s’organise-t-elle ?
  • La matrilinéarité répond à : par quelle lignée se transmettent l’identité, l’héritage, l’appartenance ?
  • Le patriarcat répond à : comment l’autorité et la hiérarchie sont-elles structurées autour d’une domination masculine institutionnalisée ?

Quatre questions, quatre réponses possibles, et aucune ne se déduit automatiquement des autres. Une société peut être matrilinéaire sans être matriarcale. Matrifocale sans détenir le pouvoir politique. Et c’est précisément cette confusion permanente entre les quatre qui alimente le piège le plus répandu : penser le matriarcat comme un simple miroir inversé du patriarcat, où les femmes domineraient les hommes de la même manière que l’inverse s’est produit. Une société matriarcale ne se fonde pas nécessairement sur la domination des femmes elle peut reposer sur une conception entièrement différente du pouvoir, de la propriété, de la filiation, de la reproduction, de la nature et de la responsabilité collective. Pas un renversement. Une autre grammaire.

Et si on pousse la réflexion jusqu’au bout, avec les vingt-deux domaines qu’on vient de parcourir, on tient là le squelette de quelque chose de bien plus ambitieux : une véritable anatomie comparée des civilisations matriarcales et patriarcales, déclinée en une centaine, voire cent cinquante indicateurs précis la famille, l’économie, la politique, la guerre, la science, la religion, l’architecture, l’environnement, la sexualité, la propriété, et jusqu’à la conception même du temps, linéaire d’un côté, cyclique de l’autre. Un outil qui dépasse largement le débat homme-femme, et qui rejoint directement ce que je cherche à documenter sur les structures sociales africaines précoloniales : comprendre, indicateur par indicateur, ce que nos sociétés savaient organiser avant qu’on ne leur impose une seule grammaire du pouvoir.

Patriarcat et Matriarcat
Union des forces

Alkebulan avant l’Europe : quand on prétendait « civiliser » un continent qui n’avait rien demandé

Structures politiques précoloniales africaines, colonisation et psychologique intergénérationnel


structures politiques précoloniales africaines, impact psychologique de la colonisation, royaumes et empires africains, sociétés lignagères, Alkebulan, décolonisation mentale, traumatisme colonial intergénérationnel, histoire précoloniale de l'Afrique, spiritualité africaine précoloniale, chefferies et royaumes d'Afrique.

Introduction : non, l’Afrique n’attendait pas qu’on vienne lui apprendre à s’organiser

Il y a une phrase qu’on entend encore, parfois maquillée en compliment gêné : « L’Afrique a été civilisée par la colonisation. » Reformulons-la honnêtement : « Des royaumes qui existaient depuis des siècles, avec administration, justice, fiscalité, diplomatie et armée, ont eu la chance inouïe de rencontrer des hommes venus par bateau qui ne comprenaient rien à leur langue, à leur droit coutumier ni à leur cosmologie — et qui ont décidé, sur cette base solide d’ignorance totale, que tout devait être détruit et reconstruit à leur image. »

C’est moins vendeur, mais c’est la version qui correspond aux faits.

Avant qu’on ne parle d’« Afrique », le continent s’appelait, dans un consensus bien plus ancien, Alkebulan. Et Alkebulan n’était pas une page blanche géographique attendant qu’on y dessine des frontières à la règle lors d’une conférence à Berlin. C’était un continuum politique vieux d’environ 300 000 ans, avec entre 10 000 et 20 000 groupes ethniques, clans, chefferies, royaumes et empires avant 1880, chacun avec sa langue, sa spiritualité, ses institutions. Des sociétés lignagères aux empires transsahariens, en passant par les cités-États swahilies et les confédérations touarègues — le tout fonctionnait. Pas parfaitement, aucune société humaine ne l’est, mais avec une logique interne cohérente, transmise, débattue, ajustée pendant des millénaires.

Ce que la colonisation a détruit n’est donc pas un vide qu’elle aurait comblé. C’est un plein qu’elle a vidé.

Et c’est précisément ce vide — pas seulement matériel, mais psychologique, identitaire, spirituel qui nous intéresse ici. Parce qu’on parle beaucoup des routes, des chemins de fer, des matières premières pillées. Beaucoup moins de ce qu’on a fait à la tête des gens.

1. Les structures politiques précoloniales africaines : une diversité que l’Europe n’a jamais pris la peine de regarder

Pour comprendre l’ampleur du saccage, il faut d’abord comprendre ce qui a été saccagé. Spoiler : ce n’était ni chaotique, ni « primitif », ni dépourvu d’administration — contrairement à ce que racontait la propagande coloniale, qui avait un besoin quasi thérapeutique de croire que l’Afrique était vide de sens avant son arrivée.

Les sociétés lignagères : gouverner sans roi, quelle idée révolutionnaire

Chez les Igbo, les Tiv, les Tallensi, les Dogon, les Nuer, les San ou les Mbuti, il n’y avait ni roi, ni palais, ni impôt centralisé. Et pourtant, tout fonctionnait : l’autorité était répartie entre les familles, les lignages, les classes d’âge et les conseils d’anciens, avec un principe simple — les décisions se prennent par consensus, pas par ordre. Le pouvoir n’est pas confisqué par un seul homme, il est partagé, débattu, parfois pendant plusieurs jours.

Quand les administrateurs britanniques sont arrivés chez les Igbo, ils ont cherché le roi pour négocier. Il n’y en avait pas. Plutôt que d’admettre que leur grille de lecture était simplement inadaptée, ils ont inventé des chefs de toutes pièces — les fameux Warrant Chiefs — des hommes sans légitimité traditionnelle, nommés uniquement pour que l’administration coloniale ait un interlocuteur pratique à qui donner des ordres. Le résultat ? Des tensions, des révoltes, notamment la révolte des femmes igbo de 1929. Mais on a préféré casser un système fonctionnel plutôt que d’apprendre à le lire. (#Déracinement #Traumastructurel )

C’est un peu comme débarquer dans une entreprise qui marche très bien sans PDG, décider que « ça n’a pas de sens », et nommer un cousin au hasard directeur général parce que sinon on ne sait pas à qui envoyer les mails.

Les chefferies et royaumes : des contre-pouvoirs que l’Europe médiévale aurait enviés

Chez les Ashanti, le roi devait être validé par la reine mère (Asantehemaa). Chez les Oyo, le conseil des Oyomesi pouvait carrément contraindre le roi à abdiquer s’il perdait la confiance du royaume. Le pouvoir royal africain n’était donc pas, dans l’écrasante majorité des cas, un pouvoir absolu et arbitraire — il était encadré par des conseils, des lignages, des autorités religieuses, avec obligation de redistribuer les richesses sous peine de perdre toute légitimité. Un roi avare était un roi méprisé.

Comparez cela, par exemple, à la monarchie absolue de Louis XIV, où le roi de droit divin n’avait de comptes à rendre à personne. Curieusement, ce modèle-là n’a jamais été qualifié de « primitif ».

Les empires : Mali, Songhaï, Kanem-Bornou — des bureaucraties qui n’avaient rien à envier à Rome

L’Empire du Mali, sous Mansa Moussa, était d’une richesse telle que son passage à La Mecque en 1324 aurait — selon plusieurs récits historiques largement diffusés — fait chuter le cours de l’or en Égypte pendant des années tant il en distribuait. L’Empire Songhaï possédait des universités renommées à Tombouctou et Djenné. Le Kanem-Bornou a duré près d’un millénaire. Tous disposaient de gouverneurs, de percepteurs, de diplomates, d’armées permanentes, de systèmes fiscaux — exactement les mêmes fonctions qu’un empire romain, ottoman ou chinois, juste avec une administration adaptée à leur propre contexte plutôt que calquée sur un manuel européen.

Les cités-États swahilies : quand l’Afrique commerçait avec l’Asie pendant que l’Europe croyait que la Terre s’arrêtait quelque part au large

Kilwa frappait sa propre monnaie. Mombasa était une ville fortifiée, centre diplomatique. Les cités swahilies commerçaient avec l’Arabie, la Perse, l’Inde, parfois la Chine, bien avant l’arrivée des premiers navires portugais. Autrement dit : quand les Européens ont « découvert » la côte est-africaine, ils ont surtout découvert qu’ils étaient les derniers arrivés à une fête qui durait depuis des siècles.

Les confédérations : la démocratie qu’on n’a jamais associée à l’Afrique

Le système Gadaa des Oromo repose sur des classes d’âge, une rotation du pouvoir tous les huit ans environ, et un chef élu (Abbaa Gadaa) dont le pouvoir est strictement limité dans le temps. On appelle ça, ailleurs, de la démocratie participative avec limitation de mandat. Ici, on l’a simplement ignoré, parce que ça ne cadrait pas avec le récit qu’il fallait raconter pour justifier la « mission civilisatrice ».

Sociétés pastorales, marchandes, forestières, sahariennes : la preuve qu’il n’y a jamais eu UN modèle africain

Maasai, Peuls, Touareg, Dyula, Hausa, Soninké, Fang, Baka — chacun avait développé une organisation adaptée à son environnement : le désert, la forêt, la savane, les routes caravanières. C’est cette diversité institutionnelle, comparable à celle de l’Europe (royaumes, cités marchandes, confédérations, principautés), que la colonisation a aplatie en un seul modèle : l’État territorial centralisé, dessiné à la règle, sans considération pour les peuples qu’il découpait.

2. Les trois piliers qu’on a détruits — et pourquoi ça ne s’est pas arrêté aux infrastructures

On aime bien parler des routes construites, des rails posés, comme si la colonisation avait fait un bilan globalement positif « malgré quelques excès ». Mais l’infrastructure, très honnêtement, c’est la partie la moins grave de l’histoire. On peut reconstruire une route. On ne reconstruit pas aussi facilement une cosmologie qu’on vient de traiter de superstition pendant trois générations.

La terre : d’un être vivant sacré à une marchandise qu’on saisit

Avant la colonisation, la terre n’appartenait à personne individuellement : elle appartenait aux ancêtres qui l’avaient transmise, aux vivants qui en avaient l’usage, aux enfants pas encore nés. On ne la vendait pas, on en recevait un droit d’usage. Puis les Européens sont arrivés avec une idée toute simple : une terre sans propriétaire individuel inscrit sur un registre, c’est une terre « vacante ». Pratique, non ? Il suffit de changer la définition du mot « propriété » pour que tout un continent devienne, comptablement, disponible.

Résultat chez les Kikuyu du Kenya : les meilleures terres des hauts plateaux confisquées et données à des colons britanniques, les propriétaires légitimes réduits à travailler comme ouvriers agricoles sur leurs propres terres ancestrales — l’une des causes directes de la révolte des Mau Mau dans les années 1950.

Le pouvoir : d’une autorité partagée à une verticalité importée

On l’a vu : les sociétés africaines précoloniales étaient, dans une écrasante majorité de cas, des systèmes de contre-pouvoirs multiples anciens, lignages, autorités religieuses, reines mères. L’administration coloniale a trouvé ça « compliqué ». Alors elle a nommé un chef unique, plus facile à faire signer des taxes et à faire obéir. Le pouvoir collectif est devenu vertical du jour au lendemain, sans le consentement de personne.

La spiritualité : d’Imana au centre de l’univers à « paganisme » qu’il faut éradiquer

C’est peut-être le point le plus violent, et le moins visible sur une carte. Chez les Rwandais, Imana était le créateur, les ancêtres des médiateurs, les rites structuraient la politique, la justice, l’agriculture, la guérison. Les missionnaires ont qualifié tout cela de superstition. Ils ont interdit les sanctuaires, les devins, les cérémonies. Et surtout, ils ont créé une hiérarchie brutale et efficace : devenir chrétien ouvrait les portes de l’école, de l’emploi, de l’administration. Rester fidèle à ses ancêtres, c’était rester à la porte.

On n’a pas seulement changé de religion des gens. On leur a fait comprendre, structurellement, que leur propre lien au sacré était une infériorité à corriger.

3. L’impact psychologique : le véritable massacre, celui qu’on ne voit sur aucune photo d’archive

Voici le cœur du sujet, celui qu’on effleure trop souvent en une phrase avant de passer aux statistiques économiques.

Déraciner une logique, c’est déraciner une identité

Imaginez une société où la légitimité vient des ancêtres, où la terre est un être vivant lié à la mémoire collective, où le conseil des anciens tranche après plusieurs jours de parole partagée. Maintenant, imaginez qu’on vous dise, du jour au lendemain, avec des fusils pour appuyer l’argument : tout cela ne vaut rien, c’est primitif, c’est du paganisme, votre chef n’est pas un vrai chef, votre terre n’est à personne, votre Dieu n’est pas le bon Dieu.

Ce n’est pas une réforme administrative. C’est un effacement méthodique de tous les repères qui donnaient sens à l’existence : à qui je dois obéissance, d’où vient ma légitimité, comment je règle un conflit, comment je me situe dans le temps entre les ancêtres et les générations futures.

Quand cette structure de sens s’effondre, ce qui reste, ce n’est pas un vide neutre. C’est un vide rempli de honte — la honte qu’on a activement inculquée : honte de sa langue, honte de ses rites, honte de sa peau, honte de son savoir. On appelle ça, en psychologie, une dévalorisation identitaire imposée, et elle ne s’arrête pas à la génération qui l’a vécue directement.

Le Rwanda : quand on transforme une classe sociale mobile en identité figée — et qu’on récolte un génocide

S’il fallait un seul exemple pour montrer que la colonisation n’a pas seulement abîmé des infrastructures mais littéralement reprogrammé la manière dont un peuple se définissait lui-même, ce serait celui du Rwanda.

Avant la colonisation, l’identité rwandaise reposait sur le clan (ubwoko, dans son sens ancien) et sur la lignée : on se définissait comme descendant de tel ancêtre, on récitait sa généalogie, on appartenait à un réseau de parenté qui structurait l’appartenance sociale — exactement le même principe que les sociétés lignagères décrites plus haut. Hutu, Tutsi et Twa existaient bien comme catégories, mais elles fonctionnaient à l’origine davantage comme des catégories socio-économiques que comme des ethnies figées : globalement, on pourrait grossièrement les comparer, en langage moderne, à une classe populaire, une classe possédante (souvent liée à l’élevage du bétail, donc à la richesse) et une petite minorité artisanale. Et surtout — c’est le point essentiel — ces catégories étaient mobiles. Un Hutu qui s’enrichissait en bétail pouvait, dans une certaine mesure, changer de statut. Ce n’était pas un système de castes hermétique, un peu comme aujourd’hui on peut passer de la classe populaire à la classe moyenne, ou l’inverse, sans que cela soit gravé dans le marbre à la naissance.

Puis les colons allemands, et surtout belges, sont arrivés avec leur obsession classificatoire du XIXe siècle et leur théorie dite « hamitique » — cette idée absurde selon laquelle les Tutsi, plus proches selon eux d’un phénotype qu’ils jugeaient « caucasoïde », auraient une origine étrangère supérieure et seraient donc naturellement destinés à gouverner, tandis que les Hutu, plus « négroïdes » à leurs yeux, seraient naturellement destinés à être gouvernés. Une théorie pseudo-scientifique de plus, digne de la collection déjà citée de Gobineau et compagnie, mais qui, cette fois, allait avoir des conséquences d’une gravité que même les colonisateurs n’avaient sans doute pas anticipée.

Concrètement, l’administration belge a :

  • aboli l’organisation clanique comme cadre d’identification officiel ;
  • remplacé la mobilité sociale par une appartenance figée, mesurée sur des critères aussi absurdes que le nombre de vaches possédées ou la morphologie du nez ;
  • matérialisé cette classification sur une carte d’identité obligatoire, mentionnant « Hutu », « Tutsi » ou « Twa » — une mention qui allait suivre chaque individu, et surtout ses enfants, de manière strictement héréditaire et non plus liée à la position sociale réelle.

Autrement dit : on a pris une organisation sociale mobile, fondée sur la richesse et la parenté, et on l’a transformée en race administrative figée, en s’appuyant sur des traits physiques prétendument objectifs pour la rendre indiscutable et transmissible de génération en génération, indépendamment de toute évolution réelle de la situation économique des familles.

Ce glissement — d’une identité clanique et généalogique vers une identité « ethnique » raciale figée, entièrement fabriquée pour les besoins administratifs d’une puissance coloniale — est directement à l’origine des tensions qui ont suivi : la révolution de 1959, qui a vu la chasse à la royauté et à l’aristocratie tutsi désignée comme telle, puis, dans son prolongement le plus tragique, le génocide de 1994 contre les Tutsi, présentés depuis des décennies comme les héritiers d’une catégorie « ethnique » privilégiée — alors qu’à l’origine, il ne s’agissait ni plus ni moins que d’une position sociale et économique, aussi changeante que n’importe quelle classe sociale ailleurs dans le monde.

Ce n’est pas dire que la colonisation est l’unique cause de 1994 — l’histoire est toujours plus complexe qu’une ligne droite. Mais on ne peut pas sérieusement discuter des origines de cette tragédie sans nommer le geste initial : une puissance étrangère qui débarque, ne comprend rien à la souplesse d’un système social qu’elle juge par ses propres critères raciaux importés, et décide de le rigidifier en catégories biologiques héréditaires pour mieux l’administrer. On efface un clan, une lignée, une histoire familiale racontée sur des générations — et on la remplace par une case sur une carte d’identité. Difficile de trouver un exemple plus net de la manière dont détruire une logique identitaire peut, des décennies plus tard, coûter des vies.

La transmission intergénérationnelle du traumatisme

Un peuple qui a intériorisé, pendant des décennies, que ses institutions étaient inférieures, transmet — souvent sans le vouloir, souvent sans le savoir — des fragments de ce message à ses enfants. Le mépris de soi devient un bruit de fond culturel. Ce n’est pas une fatalité biologique, c’est un mécanisme social bien documenté ailleurs dans l’histoire des peuples colonisés, déportés ou déplacés de force : le trauma collectif ne meurt pas avec la génération qui l’a subi, il se love dans les silences, les récits qu’on ne raconte plus, les pratiques qu’on abandonne « parce que c’est ringard » sans se souvenir qu’on nous a appris à les trouver ringardes.

L’ironie ultime : on nous a présenté comme « sans histoire » des peuples qui avaient une mémoire généalogique plus rigoureuse que bien des monarchies européennes

Dans les sociétés lignagères, on pouvait retracer sa lignée sur des générations, oralement, avec précision — un système de légitimité et de droit sur les terres fondé sur une mémoire collective d’une rigueur redoutable. Et c’est précisément ce système qu’on a qualifié d’« absence d’histoire écrite », donc d’absence d’histoire tout court, comme si la mémoire n’existait que couchée sur du papier avec un sceau royal européen dessus.

Il fallait un sacré aplomb pour débarquer chez des peuples capables de réciter quinze générations d’ancêtres et leur expliquer qu’ils n’avaient pas de passé.

Ce que Fanon et d’autres ont documenté ne sort pas de nulle part

Ce sentiment d’aliénation se voir soi-même à travers le regard du colonisateur, intérioriser son mépris comme une vérité n’est pas une invention militante récente. C’est un phénomène étudié depuis des décennies par des penseurs et cliniciens ayant directement travaillé sur les effets psychiatriques de la colonisation. Le fait qu’on en parle encore aujourd’hui n’est pas un excès de sensibilité : c’est la preuve que la blessure n’a jamais été traitée à la hauteur de sa profondeur.

4. Un parallèle qu’on évite soigneusement : et si on avait fait ça à un royaume européen ?

Faisons l’exercice de pensée. Imaginez qu’une puissance étrangère débarque en France, déclare que le catholicisme est une superstition primitive, interdise les processions et les pèlerinages, nomme un maire à la place du roi parce que « le système des États généraux est trop compliqué à comprendre pour nous », et décrète que les terres des paysans n’appartenant à personne sur un registre écrit en mandarin sont désormais propriété de l’empire envahisseur.

On appellerait ça, à juste titre, un anéantissement culturel d’une violence inouïe.

C’est très exactement — dans sa mécanique, si ce n’est dans les détails — ce qui a été fait, méthodiquement, sur un continent entier, en présentant l’opération comme un bienfait. Jules Ferry, Cecil Rhodes, Léopold II, John C. Calhoun, Arthur de Gobineau : chacun a produit sa propre théorie pseudo-scientifique pour légitimer ce qui n’était, au fond, qu’une appropriation de terres et de pouvoir maquillée en mission morale. L’histoire humaine regorge de ce type de justification a posteriori — cela ne la rend ni plus vraie, ni plus pardonnable, seulement plus banale.

5. Ce que l’Afrique précoloniale partageait avec l’Europe et l’Asie — et pourquoi seule l’Afrique a été qualifiée de « sans structure »

Voici un tableau comparatif qui résume, en creux, l’absurdité du récit colonial :

Élément institutionnelRoyaumes/empires africainsRoyaumes européensEmpires/dynasties asiatiques
Souverain et famille royaleOuiOuiOui
Conseil / contre-pouvoirsOui (anciens, reines mères, chefs de lignage)Oui (parlements, états généraux, noblesse)Oui (mandarins, conseils impériaux)
Administration, gouverneurs provinciauxOuiOuiOui
Armée structuréeOuiOuiOui
Fiscalité / tributsOuiOuiOui
Monnaie propreSouvent (or, cauris, monnaie frappée à Kilwa ou Aksoum)OuiOui
Diplomatie internationaleOuiOuiOui
Légitimation religieuse du pouvoirOuiOuiOui
Réseaux commerciaux à longue distanceOui (transsaharien, océan Indien)OuiOui (routes de la soie)

La différence n’a jamais été l’absence de structure. La différence, c’est qu’on a décidé, arbitrairement, qu’une structure organisée par des Africains ne comptait pas comme une civilisation, alors que la même structure organisée par des Européens ou des Chinois méritait ce nom.

Conclusion : reconstruire ne veut pas dire copier, ça veut dire se souvenir

L’Afrique précoloniale n’était ni un chaos ni un musée figé de « tribus ». C’était un continuum de milliers de sociétés — lignagères, chefferies, royaumes, empires, cités-États, confédérations, sociétés pastorales, marchandes, forestières, sahariennes — chacune avec sa logique propre, ses contre-pouvoirs, sa spiritualité, son économie. Une diversité institutionnelle comparable, point par point, à celle de l’Europe et de l’Asie. La colonisation n’a pas « ordonné » un désordre : elle a écrasé une complexité qu’elle n’a jamais pris la peine de comprendre, parce que la comprendre aurait rendu sa présence injustifiable.

Le vrai bilan de la colonisation ne se lit pas seulement dans les frontières héritées, les infrastructures ou les statistiques économiques. Il se lit dans ce qu’on a fait à la tête des gens : la honte imposée, la mémoire coupée, la légitimité transférée d’un conseil d’anciens à un fonctionnaire étranger, la relation au sacré traitée comme une pathologie à guérir.

Revenir à ces bases précoloniales — pas pour tout reproduire à l’identique, mais pour les analyser, garder ce qui fonctionne encore, comprendre pourquoi certaines pratiques ont existé — n’est pas un exercice nostalgique. C’est un travail de réparation psychologique autant que politique. Parce qu’un peuple qui se réapproprie sa propre histoire cesse, enfin, de la lire à travers les yeux de ceux qui avaient intérêt à la nier.

Structure Politiques Précoloniale

KWANDA : Sur les traces de la spiritualité Rwandaise

Je traverse en ce moment une période de rétablissement, autant physique que spirituel. C’est dans cet espace de convalescence que ce texte a pris naissance. Il devait au départ simplement m’aider à comprendre d’où je viens. Il est devenu une porte d’entrée vers un monde que je ne soupçonnais pas : celui de mes ancêtres, de leur cosmologie, de leur manière d’habiter la vie.

Tout est parti d’un mot : Kwanda.

C’est de ce terme que le Rwanda, et le peuple Banyarwanda, tirent leur nom. En kinyarwanda, kwanda signifie s’étendre, se répandre, grandir, croître, élargir, rayonner, se propager. Un mot simple en apparence, mais qui, en creusant, s’est révélé être bien plus qu’une racine linguistique : une véritable clé de lecture du monde.

Car en cherchant à comprendre ce mot, j’ai découvert que le Rwanda précolonial n’était pas ce vide culturel que l’histoire officielle laisse parfois croire. Bien au contraire : c’était une société dotée d’une philosophie du monde complète, cohérente, structurée — ce que j’en suis venu à appeler la philosophie du Kwanda, une pensée bantu-rwandaise de l’Être.

Ce qui frappe d’abord, c’est que cette philosophie n’est pas seulement conceptuelle : elle est inscrite dans la langue elle-même. Le kinyarwanda porte en lui une véritable métaphysique. Les catégories de l’être n’y sont pas de simples abstractions philosophiques ; elles sont tissées dans la structure grammaticale de la langue, dans sa manière même de nommer et d’organiser le réel.

De cette exploration se dégagent les piliers de ce que les anciens Banyarwanda considéraient comme fondamental :

  1. Imana, le Créateur
  2. L’univers comme entité vivante
  3. Les ancêtres
  4. La parole
  5. La communauté
  6. La mémoire

Et au cœur de tout cela, ce mot qui donne son nom au pays : kwanda — grandir, s’étendre, rayonner, se propager.

Plus je creuse, plus une intuition s’impose à moi : cette spiritualité rwandaise pourrait bien être une antécédente du Paut Neteru kémétique. Après tout, la vie humaine a émergé dans l’Afrique de l’Est ; il y avait donc déjà là une civilisation, et par conséquent, un système de croyances. En Égypte antique, le Paut Neteru (ou Paut Nti Neteru) désigne l’ensemble, la « compagnie » des divinités et des forces qui animent l’univers. Le lien pourrait s’étendre plus loin encore, jusqu’à la Qabale judaïque.

Mais il faut le dire clairement : la spiritualité africaine n’était pas une religion au sens où l’Occident l’entend. C’était une science de l’équilibre — entre l’être humain, la nature et le cosmos. Les anciens observaient les lois de l’univers pour accorder leur existence au rythme du vivant. Les ancêtres, dans cette vision, n’étaient pas des divinités : ils étaient les gardiens de cette mémoire, précisément parce qu’ils avaient appris, avant nous, à vivre selon cet ordre cosmique.

Un monde où rien n’existe seul

Tout repose sur un principe fondamental : rien n’existe isolément. L’être humain — umuntu — ne se conçoit jamais seul. Il existe toujours en relation : avec les autres, avec les ancêtres, avec la création tout entière. Les anciens Banyarwanda avaient une expression pour cela, Uburyo bw’isi, une vision du monde qui tissait ensemble le ciel, les humains, la nature et les ancêtres en une seule et même toile vivante. Le cosmos et la société n’étaient pas deux réalités distinctes : l’un était le miroir de l’autre.

Au centre de ce tissu se trouve Imana. Pas un dieu au sens où l’Occident l’entend — quelque chose de bien plus vaste. La source de toute existence, le fondement même de la vie. Imana ne s’inscrit pas dans l’histoire humaine ; il en est plutôt l’origine silencieuse, celle qui précède et rend possible toute chose.

Entre cette source et les humains se tenaient des figures médiatrices. Des ancêtres mythiques, comme Kigwa, « descendu du ciel » — non pas littéralement, mais symboliquement, porteur d’une légitimité sacrée. Et surtout Gihanga, le grand fondateur, dont le nom vient du radical -hanga : créer, façonner, inventer. C’est lui qui aurait transformé le chaos en ordre humain, apportant le feu, l’élevage, la métallurgie, la poterie, les structures sociales, la royauté — le véritable architecte de la civilisation rwandaise.

La société s’organisait en clans, en familles, en lignages : un réseau de relations où chaque personne avait une place, un rôle, une appartenance. Et les ancêtres n’étaient pas « morts » au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Ils continuaient de participer à l’équilibre du monde. La frontière entre les vivants et ceux qui étaient partis restait poreuse, vivante, respectée.

Ce que les colons ont qualifié d’« animisme », souvent avec condescendance, était en réalité une cosmologie structurée — une philosophie de l’être transmise par la langue, par les récits, par les gestes du quotidien. Ni moins sophistiquée qu’un système de pensée occidental, ni différente par infériorité. Simplement différente. Et profondément humaine.

C’était ça, kwanda. Un monde qui s’étend. Une civilisation qui respire.

Les six principes de cette cosmologie

Cette vision du monde reposait sur quelques piliers :

  1. L’univers est vivant
  2. Tout est relié
  3. L’équilibre est une nécessité
  4. L’homme appartient à la nature, et non l’inverse
  5. Les ancêtres continuent d’exister sous une autre forme
  6. Imana est la source de toute vie

Là où la pensée occidentale moderne décrit souvent l’univers comme une immense machine faite de matière et d’énergie, cette idée aurait été incompréhensible pour les anciens Rwandais. Le cosmos était un organisme vivant. Chaque montagne portait une identité propre. Chaque rivière avait sa raison d’être. Chaque forêt participait à l’équilibre général. La nature n’était jamais dissociée du spirituel : le visible et l’invisible coexistaient en permanence. Ainsi, quand un ancien observait la pluie, il n’y voyait pas seulement un phénomène météorologique, mais aussi un signe de l’équilibre entre les forces du ciel et celles de la terre.

Imana, principe plus que personnage

Le mot Imana reste sans doute l’un des concepts les plus difficiles à traduire. Les missionnaires l’ont rendu par « Dieu » — une traduction qui demeure imparfaite. Dans la pensée traditionnelle, Imana n’était pas un être assis au-dessus des nuages, mais plutôt la source de la vie, le principe créateur, l’intelligence qui organise l’univers, l’ordre cosmique lui-même. Imana tenait moins d’une personne que d’un principe vivant, présent partout à la fois. Tout provenait d’Imana. Tout y retournait.

Trois niveaux d’existence

La cosmologie rwandaise distinguait, de façon implicite, plusieurs niveaux du réel.

Le monde céleste : le domaine d’Imana, source de la lumière, origine de la vie, ordre cosmique.

Le monde terrestre : celui des humains, des animaux, des plantes, de l’agriculture, des familles, des clans — le lieu où l’équilibre doit être constamment maintenu.

Le monde invisible : celui des ancêtres, des forces immatérielles, de la mémoire, des êtres qui ne sont plus incarnés mais qui continuent d’exister. Il ne s’agit ni d’un enfer ni d’un paradis comme dans les traditions chrétiennes — plutôt d’une continuité de l’existence.

Les Abakurambere : honorer plutôt qu’adorer

Les ancêtres occupaient une place centrale, mais contrairement à une idée reçue, ils n’étaient pas adorés — ils étaient honorés. Pourquoi ? Parce qu’ils avaient déjà parcouru le chemin terrestre. Ils portaient une expérience, gardaient la mémoire du clan, servaient d’intermédiaires entre les vivants et l’ordre cosmique. Ils étaient les gardiens de la continuité. Et la mémoire, dans cette vision, constituait une valeur sacrée : la perdre revenait à perdre son identité même.

Là où les sociétés occidentales imaginent souvent le temps comme une ligne — passé, présent, futur — les anciens peuples africains le concevaient différemment : comme un cycle. Cette idée me parle profondément, parce que j’ai moi-même observé, dans ma propre vie, des cycles qui reviennent, et je réalise à quel point nous vivons tous ainsi, en boucles plutôt qu’en lignes. Je ne sais pas exactement à quel moment nous sommes passés collectivement d’un temps circulaire à un temps linéaire, mais la question me trouble et m’habite.

Les anciens avaient observé que les saisons reviennent, que les étoiles reviennent, que les récoltes reviennent. La naissance suit la mort. La mort prépare une nouvelle naissance. L’univers respire, et cette respiration cosmique guidait les activités humaines. On observait constamment ces cycles à travers le soleil, la lune, les saisons, les pluies, les sécheresses, les migrations animales, la floraison, les vents — une observation qui permettait de semer, de récolter, de voyager, de célébrer certaines cérémonies, de transmettre les savoirs. L’astronomie, en somme, n’était jamais séparée de la spiritualité. Elle en faisait partie intégrante.

La place de l’homme : gardien, non maître

Dans cette vision, l’homme n’était pas le maître de la création — il en était le gardien. C’est une philosophie que l’Occident gagnerait à apprendre de nous, surtout en ce moment de notre histoire collective. Le devoir humain consistait à maintenir l’équilibre, la justice, la solidarité, le respect de la nature et la transmission des savoirs. Tant que ces principes étaient respectés, l’ordre cosmique demeurait stable.

Les gardiens de la connaissance

Chaque société comptait des spécialistes chargés de préserver ce savoir : les anciens, les guérisseurs, les conteurs, les gardiens de généalogie, les devins, les sages. Leur fonction dépassait le simple cadre religieux — ils constituaient la bibliothèque vivante du peuple, mémorisant les histoires, les lignées, les plantes, les animaux, les rites, les lois, les étoiles, les saisons.

Au fond, je pense être la descendante d’un ou d’une de ces gardiens de connaissance. La relation que j’entretiens avec la spiritualité est trop profonde pour être un hasard : je l’explore, elle me parle, elle m’anime, elle me passionne. Cette recherche sur mes ancêtres et ma lignée familiale n’est pas qu’un exercice intellectuel — c’est une manière de me reconnaître.

Le langage des symboles

Cette cosmologie se retrouvait aussi dans les symboles du quotidien. La vache représentait bien plus qu’une richesse matérielle — elle symbolisait la vie, la prospérité, l’alliance. Ce qui m’interpelle, c’est qu’en astrologie occidentale aussi, le signe du Taureau porte cette même symbolique de richesse. Les montagnes évoquaient la stabilité. Les sources d’eau, la fécondité. Le feu incarnait la transformation. Et la parole avait un caractère sacré : prononcer une bénédiction ou une malédiction engageait une véritable responsabilité.

Colonisation et rupture cosmologique

L’arrivée de la colonisation européenne et de l’évangélisation a bouleversé cette vision du monde en profondeur. De nombreuses pratiques ancestrales furent réduites à de la superstition, voire à de la sorcellerie. Les savoirs transmis oralement cessèrent peu à peu d’être enseignés. Cette rupture ne fut pas seulement religieuse — elle fut aussi culturelle, linguistique, écologique et philosophique. Une part importante de la mémoire collective disparut, ou fut reléguée au silence.

Aujourd’hui, chercheurs, historiens et gardiens des traditions orales s’efforcent de préserver et de reconstituer cet héritage, en prenant soin de distinguer ce qui relève des traditions attestées de ce qui appartient aux réinterprétations plus récentes.

Pourquoi cette cosmologie nous parle encore aujourd’hui

Dans un monde traversé par les crises écologiques, la perte de repères et une quête de sens grandissante, plusieurs idées issues de cette vision du monde retrouvent une résonance particulière : l’interdépendance entre les êtres vivants, le respect des équilibres naturels, la valeur de la mémoire collective, la responsabilité envers les générations futures, une relation à la nature moins utilitariste. Ces principes rejoignent, sous des formes nouvelles, des préoccupations bien actuelles en écologie, en anthropologie et en philosophie.

La cosmologie rwandaise ancestrale ne se résume donc ni à un ensemble de croyances, ni à une collection de rituels. Elle constitue une manière cohérente d’habiter le monde — une vision où l’univers forme un tout, où l’être humain n’est qu’un maillon parmi d’autres dans une chaîne qui relie les ancêtres, les vivants, la nature et Imana.

Même si une partie de ce savoir a été perdue ou transformée au fil du temps, les traditions orales, les travaux d’historiens et les recherches anthropologiques permettent encore d’en retracer les fondements. Les étudier, ce n’est pas idéaliser un passé disparu — c’est chercher à mieux comprendre une manière africaine de penser le lien entre l’humain, la mémoire, la nature et le cosmos.

Ce qui ressort de cette exploration peut se résumer ainsi : les civilisations africaines, et en particulier le Rwanda traditionnel, possédaient une compréhension fine de l’ordre naturel et cosmique. Cette spiritualité ancestrale reposait sur l’observation attentive de la nature, des saisons, des astres et des lois de l’univers. Et les ancêtres n’y étaient jamais considérés comme des divinités, mais comme des intermédiaires, des gardiens de la mémoire collective.

Puis vint la colonisation. On a remplacé Imana par une religion importée. On a remplacé Gihanga par des récits raciaux. On a remplacé l’Uburyo bw’isi — cette vision où tout est relié — par des catégories rigides, des identités fermées. Le kwanda, cette expansion naturelle, cette ouverture vers quelque chose de plus grand, a été comprimé, réduit, enfermé.

Une reconnaissance plus qu’une découverte

Et c’est là que quelque chose s’est produit, que je n’arrive toujours pas à expliquer tout à fait rationnellement. Je n’ai pas seulement compris cette spiritualité intellectuellement — je l’ai ressentie. Comme une reconnaissance. Comme si une partie de moi savait déjà. C’est peut-être ça, l’intuition. Ou peut-être que certaines choses se transmettent autrement que par les mots.

On raconte souvent l’histoire du Rwanda à travers le prisme de la colonisation, de la monarchie, ou des événements politiques récents. Pourtant, bien avant ces périodes, les Banyarwanda possédaient déjà une vision du monde d’une grande élaboration — ni une religion au sens occidental, ni une philosophie abstraite, mais une manière concrète de comprendre l’univers, la place de l’homme en son sein, et les relations qui unissent toutes les formes de vie.

La blessure qu’on ne voit pas

C’est peut-être ça qui me révolte le plus. Ce n’est pas seulement une violence extérieure. C’est une violence qui s’installe à l’intérieur — qui change la façon dont on se regarde dans le miroir.

On parle beaucoup, et à juste titre, des violences physiques de la colonisation. Mais on parle beaucoup moins de la blessure spirituelle. Parce que lorsqu’on arrache à un peuple son système de pensée, qu’on lui dit que sa cosmologie n’est que superstition, que ses ancêtres étaient des sauvages, que sa langue ne vaut rien, que sa façon de comprendre le monde est inférieure — on ne lui vole pas seulement sa terre. On lui vole le sol intérieur sur lequel il se tenait debout.

Et cette blessure-là ne guérit pas en signant un traité d’indépendance.

La colonisation a laissé des peuples debout physiquement, mais déracinés psychiquement — sans mémoire organisée, sans récit cohérent d’eux-mêmes. Or l’être humain a besoin de ce récit. On a besoin de savoir d’où l’on vient pour comprendre qui l’on est. Ce n’est pas une question de nostalgie : c’est une fonction fondamentale de la conscience humaine. Quand ce fil est coupé, quelque chose en soi cherche sans jamais trouver. On se construit sur du vide, sans toujours comprendre pourquoi on s’effondre par moments.

Ces blessures invisibles persistent : dans les façons de se voir, dans les hiérarchies que l’on reproduit sans même s’en rendre compte, dans la honte que l’on peut ressentir face à sa propre culture, dans cette impression tenace que ce qui vient d’ailleurs serait forcément plus légitime, plus sérieux, plus réel.

Ce que kwanda m’apprend aujourd’hui

Je reviens toujours à ce mot : kwanda. S’étendre. S’ouvrir. Grandir.

C’est l’exact contraire de ce que la colonisation a fait. Elle a rétréci. Elle a fermé. Elle a cloisonné.

spiritualité-afrique-rwandaise-Imana
Imana-Le createur tout puissant