Après 1945, personne ne reproche à l’Europe d’avoir voulu punir ses criminels. On parle d’une époque chaotique, difficile, complexe. En France, des femmes sont tondues en public et des collaborateurs sont exécutés sans procès. Des survivants traquent leurs bourreaux, certains rêvent de vengeance, et on comprend cela sans difficulté.
Après 1994, les mêmes questions (la poursuite des criminels, la sécurité des survivants, les représailles) sont traitées avec une méfiance et une sévérité qu’on n’a jamais appliquées à l’Europe. Le droit à la complexité, l’Occident se l’est accordé à lui-même et le refuse à l’Afrique. C’est de cela que je veux parler ici. Nous partirons du mot « génocide », puis nous verrons pourquoi Hutu et Tutsi ne racontent pas la même histoire, ce que l’Occident a accepté de soutenir au Rwanda et ce qu’il refuse de regarder au Congo. Je dirai aussi ce que je pense que chaque camp doit faire pour clore ce dossier.
Un crime qui a d’abord dû trouver son nom
Ce mot a une histoire, celle du juriste polonais Raphael Lemkin. Il se pose une question qui n’a rien d’évident : comment qualifier et punir des violences qui ne visent pas seulement des individus, mais des personnes en raison de leur appartenance à un groupe ? Il a étudié le massacre des Arméniens et le procès de l’homme qui a tué Talaat Pacha. Il y a vu un paradoxe : on peut juger le meurtrier d’un seul homme, alors que ceux qui ont planifié la destruction d’un peuple échappent à toute qualification propre.
En 1944, dans Axis Rule in Occupied Europe, il forge le mot « génocide » à partir du grec genos (race, clan) et du latin cide (tuer). Une bonne partie de sa famille sera assassinée pendant la Shoah. En 1946, dans un article de l’American Scholar, il explique pourquoi « meurtre de masse » ne suffit pas : l’expression n’inclut pas le motif du crime. Il explique aussi pourquoi le génocide doit être un crime international : par sa nature même, il est commis par un État ou par des groupes puissants qui ont l’appui de cet État, et « un État ne poursuivra jamais un crime organisé ou perpétré par lui-même ». La Convention de l’ONU suivra en 1948.
Retenez ceci : détruire un groupe en tant que groupe n’est pas un meurtre multiplié. Cela demande un nom, un droit et une justice propres. C’est exactement la question que le Rwanda affrontera après 1994.
Pourquoi Hutu et Tutsi ne racontent pas la même histoire
Voici la partie la plus sensible. Les désaccords entre certains récits hutu et tutsi ne portent pas seulement sur 1994. Ils portent sur l’histoire qui y mène, sur la responsabilité des différents acteurs, sur les violences commises pendant et après le génocide, et sur la manière de nommer et de mémoriser tout cela.
Comment en est-on arrivé au génocide ? Un premier récit, celui que je défends, insiste sur la construction historique de la distinction Hutu/Tutsi sous la colonisation, puis sur la discrimination et la violence contre les Tutsi après l’indépendance. Le rôle du pouvoir hutu, de la propagande et des milices y est central. Un autre récit met l’accent sur la guerre commencée en 1990, quand le FPR est entré au Rwanda depuis l’Ouganda, et sur l’exil et les violences avant et pendant cette guerre.
Ceux qui portent ce second récit manipulent souvent le narratif, et voici pourquoi je pense qu’il ne tient pas. Le FPR n’est pas tombé du ciel : il est composé principalement de Tutsi exilés, chassés du pays à partir de 1959. Ce sont les mêmes personnes, ou leurs enfants, que l’on massacrera en 1994. On ne peut pas séparer 1990 de 1959 ni de 1994, parce que tout cela relève de la même histoire. On la raconte par phases, mais elle se vit de façon linéaire, de la colonisation aux massacres de représailles.
Un génocide se prépare. La plupart naissent au cœur de guerres civiles, et dire que le FPR était simplement « en guerre » avec le régime, c’est nier le génocide. C’est la chasse aux Tutsi et leur oppression pendant 34 ans qui mènent à la guerre civile, et c’est dans cette guerre qu’un génocide naît pour retirer une partie de la population. Quand les Tutsi insistent sur l’expression « génocide des Tutsi », ils insistent sur ces 34 ans où être Tutsi était un problème au Rwanda. C’est tout le poids qu’ils ont porté.
« Les Hutu », ou certains Hutu ? Les sources historiques et judiciaires distinguent les responsables politiques, militaires et miliciens qui ont organisé le génocide de l’ensemble de la population hutue. Les chiffres corrigent beaucoup d’idées reçues. Une étude publiée en 2023 dans le Journal of Peace Research, fondée sur les données des tribunaux gacaca, estime que 847 000 à 888 000 personnes ont participé au génocide au sens large, mais que la grande majorité d’entre elles n’ont été condamnées que pour des crimes contre les biens, comme le pillage. Environ 230 000 personnes ont été reconnues coupables d’actes violents. Les estimations plus anciennes, comme celles de Scott Straus ou du Musée de l’Holocauste des États-Unis, tournent autour de 175 000 à 210 000. Sur environ six millions et demi de Hutu, cela fait moins de 4 % pour les actes violents. Ce n’est pas rien, c’est immense, mais cela montre que la grande majorité des auteurs étaient hutu sans que tous les Hutu aient participé. Et des Hutu ont aussi été tués parce qu’ils refusaient de participer, protégeaient des Tutsi ou s’opposaient au régime. Il faut le dire pour ne pas mettre tout un peuple sous une accusation collective.
Ce que l’Europe a fait de ses propres crimes de masse
Que fait l’Occident quand c’est lui qui doit répondre à un crime de masse ? Dès 1943, les Alliés annoncent leur intention de poursuivre les responsables nazis. À la Libération, la réponse ne prend pas une seule forme : vengeance spontanée, épuration sauvage, exécutions sans procès, humiliations publiques, boycotts et exclusions sociales, confiscations, destruction des symboles, puis procès nationaux et tribunaux militaires. En France, des collaborateurs sont exécutés dans les semaines qui suivent la Libération et des femmes sont tondues, parfois sur de simples accusations. L’USHMM documente même des cas d’anciens déportés qui ont tué d’anciens kapos, ce qui montre quelque chose de très humain et de très sombre : la fin du système de violence ne fait pas disparaître immédiatement la colère qu’il a produite. On ne demande pas à quelqu’un qui a survécu à un camp et retrouve son tortionnaire d’attendre calmement que la justice fasse son travail.
Puis vient Nuremberg, le 20 novembre 1945. Dix-neuf des vingt-deux accusés sont condamnés, douze à mort, et un principe s’affirme : ces hommes sont jugés pour ce qu’ils ont fait, la responsabilité est individuelle. Les Alliés tiennent des milliers d’autres procès, et la Pologne juge à elle seule quarante-neuf hauts responsables devant son Tribunal national suprême. Un groupe comme Nakam, autour d’Abba Kovner, a même envisagé une vengeance collective contre des Allemands. Ce n’était pas la politique des survivants ni celle des Alliés, mais cela montre que certains pensaient en ces termes, pendant que d’autres bâtissaient une justice fondée sur la responsabilité individuelle.
Cette justice est restée imparfaite. La grande majorité des responsables n’ont jamais été jugés. Les preuves manquaient, la Guerre froide a changé les priorités, et d’anciens nazis ont repris leur carrière, y compris dans la magistrature ouest-allemande, pendant des décennies. Il y a eu aussi le silence : des familles savaient, des voisins savaient, et beaucoup ne disaient rien. Personne aujourd’hui ne reproche à l’El’Europe d’avoir dû traverser cette tension entre vengeance, épuration et justice.
Une justice qu’on a demandée parfaite à ceux qui n’avaient plus rien
Comparons maintenant avec ce qu’on a offert au Rwanda. Pendant les cent jours du génocide, la communauté internationale a réduit la force de l’ONU à quelques centaines d’hommes, et la Belgique, où je vis, a retiré son contingent après la mort de dix de ses casques bleus. Après le génocide, le tribunal international d’Arusha a jugé moins d’une centaine de personnes en vingt ans. L’Europe s’est autorisé des milliers de procès, une épuration, des exécutions, et elle n’a jamais fini de punir tout le monde.
C’est à un Rwanda dont les institutions judiciaires étaient détruites qu’on a demandé une justice parfaite. Ses tribunaux gacaca ont pourtant traité près de deux millions d’affaires dans environ 12 000 juridictions entre 2002 et 2012. Ils avaient leurs défauts, mais aussi une ampleur que l’Europe de 1945 n’a jamais atteinte.
Notez ce que l’Occident a accepté de soutenir : la poursuite des génocidaires jugés au Rwanda et les gacaca, qu’il pouvait présenter comme des progrès de justice. Regardez maintenant ce qu’il refuse de toucher : tout ce qui concerne le prolongement du génocide au Congo.
Le génocide qui n’a pas été clos : les FDLR et le Kivu
En juillet 1994, environ deux millions de Rwandais fuient vers les pays voisins, surtout le Zaïre. Parmi eux, il y a des familles entières qui fuient la peur et les combats, et il y a aussi d’anciens membres des Forces armées rwandaises et des miliciens Interahamwe. Les camps deviennent des bases où ils se réorganisent et se réarment. De là naissent le RDR, l’ALiR puis, vers 2000, les FDLR, qui existent encore plus de trente ans après. L’ONU leur attribue toujours des meurtres, des déplacements forcés, des recrutements d’enfants et des violences sexuelles. Certains de leurs dirigeants ont participé au génocide.
Pour ces groupes, le Tutsi n’est plus seulement un Rwandais : il est associé au FPR et au gouvernement de Kigali. Les Tutsi congolais, notamment les Banyamulenge, deviennent des cibles, et Human Rights Watch documente encore récemment des attaques, des enlèvements et des discriminations contre eux. Je ne dis pas que tout se résume à « Hutu contre Tutsi », car les conflits sur la terre et la citoyenneté au Kivu étaient déjà là avant 1994. Mais cette hostilité n’a jamais disparu, et le Rwanda se retrouve avec un génocide non clos de l’autre côté de sa frontière. Il se sent menacé par les FDLR, et il a raison de se sentir menacé.
Depuis des années, Kinshasa affirme que Kigali utilise les FDLR comme prétexte pour rester sur le territoire. Or c’est Kinshasa qui n’a toujours pas réglé le dossier. Il ne rend pas les FDLR et il s’en sert d’appui parce que son armée est faible.
Les minerais : ce qu’on voit et ce qu’on ne regarde pas
Tout ce que beaucoup de gens voient dans cette région, ce sont les minerais, et c’est une question de ressources autant que de mémoire. Une zone en guerre est une zone où l’on ne voit pas réellement ce qui se passe, où le contrôle est faible et où tout le monde peut se servir. Il faut des territoires en guerre et des territoires riches, et l’Occident s’en arrange très bien.
Il n’existe pas de carte officielle qui attribuerait chaque mine à un seul groupe. L’exploitation artisanale est très fragmentée, les sites changent de contrôle, et toute carte doit être datée. Ce que l’on peut dire pour 2024-2026, c’est que le M23/AFC est le groupe le mieux documenté. Autour de Rubaya, dans le Masisi, l’ONU décrit un quasi-monopole sur la production et le commerce du coltan, avec des taxes d’environ 800 000 dollars par mois. Les FDLR, l’ADF et les FARDC contrôlent aussi certaines zones, mais il faut distinguer contrôle militaire, administration minière, taxation et exportation. La réalité n’est pas quatre territoires proprement colorés, mais un réseau de zones de contrôle qui se chevauchent : mine, négociant, route, frontière, pays de transit, exportateur.
C’est ici qu’intervient le rôle du Rwanda, souvent mal compris. Si l’on comptabilisait les minerais qui sortent, on verrait que le pays domine la logistique, pas la destination. C’est un pays de transit. Même des minerais destinés à la Belgique passent par le Rwanda, parce que l’aéroport de Kigali est plus proche et plus sûr que celui de Kinshasa, et que celui de Goma n’est pas toujours fiable. Au bout de la chaîne, beaucoup d’entreprises profitent de ce commerce, des fonderies chinoises aux fabricants américains de condensateurs et d’électronique, pendant que les creuseurs congolais gagnent quelques dollars par jour. En 2026, le gouvernement congolais a même proposé la mine de Rubaya, tenue par le M23, aux États-Unis, en la présentant comme une source de tantale « traçable et sans conflit ». Retenez ces deux mots : sans conflit.
La gouvernance congolaise et la politique de distraction
Il y a pourtant une chose que je ne peux pas laisser passer. Aujourd’hui, l’Occident et la RDC semblent accuser le Rwanda de dépouiller le pays, et on parle très peu de la gouvernance congolaise. Or elle seule devrait répondre de l’état du pays. La RDC est un grand pays, immensément riche, et pourtant l’essentiel de son territoire n’est pas développé. Son armée est faible, les policiers ne sont pas payés, et il manque des infrastructures de toutes sortes. Ceux qui dirigent devraient avoir honte d’utiliser le Rwanda comme excuse. Cette politique de distraction, l’Occident l’aide très bien.
J’aime beaucoup mes amis congolais. Ils apportent la vie, cette joie de vivre naturelle que je n’arrive pas toujours à trouver chez d’autres peuples. C’est un peuple qui a tellement de potentiel et qui manque de vrais leaders. Ce que la RDC devrait faire est simple à dire et immense à réaliser : un dirigeant qui veuille nettoyer de fond en comble, remettre l’armée, la police et les forces de l’ordre à niveau, rendre les FDLR au Rwanda (et le dossier Rwanda sera clos), recenser la population congolaise, régler la question des différents peuples pour créer une unité, et construire des infrastructures…
Clore, honorer, faire le deuil
Du côté rwandais, il faut aussi poser les termes avec précision. Les massacres commis en représailles contre les génocidaires doivent être nommés pour ce qu’ils sont : des représailles, indissociables du génocide des Tutsi et non un événement à part. Ma formulation serait donc la suivante : un génocide des Tutsi en 1994, suivi de plusieurs années de représailles contre les génocidaires, qui ont fait un très grand nombre de victimes. Parmi elles figuraient des personnes qui n’avaient pris aucune part au génocide. Pour les honorer, il serait juste de créer un lieu de commémoration, qui serait une forme de justice rendue à ces victimes.
C’est d’autant plus nécessaire que de nombreux jeunes à Bruxelles m’ont opposé cet argument : si les Tutsis admettent que les racines du génocide plongent dans la colonisation, ils doivent admettre qu’il en va de même pour les victimes des représailles comme pour les coupables, car tous ont hérité d’une haine dont l’origine est coloniale. On ne peut pas, disent-ils, expliquer le génocide par la colonisation et accorder une commémoration à ses victimes, tout en la refusant aux victimes des représailles, puisque les unes et les autres relèvent de la même racine. Si l’on veut clore ce sujet, il faut le clore entièrement.
Je sais que ce sujet est délicat et que beaucoup préfèrent ne pas l’aborder. Mais j’ai bien peur que si nous ne le faisons pas, ce soient les bébés Covid qui doivent s’en occuper, et ce serait vraiment injuste. Il est temps de clore et de laisser les gens faire leur deuil. J’ai le pressentiment que les Rwandais n’ont jamais pris le temps de le faire. Ils se sont précipités pour construire le pays, et ils l’ont bien construit, mais on sent qu’ils ont sacrifié les larmes et la peine à un développement en profondeur. Les questions qui restent, seuls les survivants peuvent y répondre, et ils le pourront s’ils se sentent réellement en paix. Une paix de la mémoire.
Conclusion : ce que l’Occident se doit à lui-même
Où est l’hypocrisie ? Elle n’est pas dans le fait de demander des comptes à Kigali. Elle est dans le fait de réserver la complexité à soi-même. La justice après un crime de masse est toujours imparfaite, et l’Europe l’a vécu. Ce droit à l’imperfection doit valoir pour tous : pour les survivants tutsi qui veulent vivre en sécurité, pour les victimes hutu qui veulent que leurs morts soient reconnus, et pour les Congolais qui paient le prix d’une guerre qui n’est pas la leur. La seule règle que l’Occident a lui-même posée à Nuremberg, c’est la responsabilité individuelle, et c’est cette règle, appliquée partout et dans les deux sens, qu’il n’applique pas à l’Afrique des Grands Lacs.
L’Occident doit octroyer à l’Afrique les mêmes moyens de justice, de développement et de transparence qu’il s’octroie à lui-même. Le monde est interconnecté, et je ne comprends toujours pas comment l’Occident ne le voit pas, alors que le Covid aurait dû nous l’apprendre. Nous sommes tous liés, que nous le voulions ou non, et nous avons donc tout intérêt à être justes, car l’injustice comme la justice finit toujours par nous revenir sous une forme ou une autre.
