
Depuis des années, une phrase circule partout, des conversations de famille aux réseaux sociaux : « Le Rwanda vole les minerais de la RDC. » Elle est pratique, elle tient en dix mots et elle a un coupable. Elle a un seul défaut : elle est trop petite pour le Congo.
Je suis Belgique-basée, attachée à l’Afrique des Grands Lacs, et je refuse de choisir entre deux caricatures. Voici donc un article de réconciliation, transparent, avec une pointe d’ironie, parce qu’à force de tout simplifier, on finit par rire pour ne pas pleurer.
Le conflit dans l’Est du Congo : que dit vraiment la réalité ?
Soyons précis. Il existe aujourd’hui des preuves internationales du soutien militaire rwandais au M23, ainsi que de l’exploitation et du trafic de ressources naturelles dans les zones contrôlées par des groupes armés. Le Conseil de sécurité de l’ONU a demandé à la RDC de cesser tout soutien à certains groupes armés, notamment la FDLR, et au Rwanda de cesser son soutien au M23 et de retirer ses forces du territoire congolais. Il a aussi condamné le trafic illicite de ressources naturelles qui alimente le conflit.
Prétendre que la question des minerais n’existe pas serait donc faux. En faire toute l’histoire serait tout aussi faux. Le coltan n’a pas créé l’histoire du Kivu : il s’est glissé dans une histoire déjà extrêmement violente.
Le Rwanda a-t-il vraiment un problème avec la FDLR ?
Oui, et il faut le dire sans détour. Pour comprendre le conflit actuel, il faut remonter au génocide des Tutsi au Rwanda en 1994. Après la victoire du FPR, des centaines de milliers de personnes ont fui vers le Zaïre. Il y avait des civils, mais aussi d’anciens militaires et des miliciens liés au régime génocidaire. Une partie de ces structures s’est réorganisée, et la FDLR trouve là l’une de ses racines.
Pour Kigali, voir une organisation armée issue de cette histoire se reconstruire à quelques kilomètres de sa frontière est une menace de sécurité réelle. Pour Kinshasa, le territoire congolais ne peut pas devenir le champ de bataille permanent des problèmes sécuritaires de son voisin. Les deux préoccupations sont légitimes. Le problème commence quand chacune sert de justification à l’action de l’autre.
Une précision, parce que le débat public adore les raccourcis : la FDLR n’est pas « les Hutu ». C’est une organisation politico-militaire précise. Un Hutu congolais n’est pas un membre de la FDLR, un réfugié hutu n’est pas automatiquement un génocidaire, et un Tutsi congolais n’est pas automatiquement rwandais.
Une parenthèse personnelle : je n’aime pas ces dénominations. « Hutu », « Tutsi » et « Twa » étaient à l’origine des classes sociales, que la colonisation a figées en catégories identitaires. Je les emploie ici parce que le contexte historique l’exige, pas parce que je les adopte.
Pourquoi le Rwanda soutient-il le M23 ?
C’est un point que je ne contourne pas. Le soutien au M23 est une protection indirecte : les groupes qui s’attaquent aux Tutsi congolais sont, pour une partie d’entre eux, les mêmes qui menacent le Rwanda, dont le gouvernement actuel est issu du FPR, donc de cette histoire-là.
Cela n’excuse rien, et Kigali nie. Mais c’est une explication bien plus solide que « ils veulent nos cailloux ». Elle contient une logique de sécurité, une logique identitaire et une logique de survie politique.
Le Rwanda s’approvisionne, mais comment ? Personne ne l’explique
C’est peut-être la partie que j’aime le moins dans le débat public. On accuse, on répète, mais on n’explique presque jamais le mécanisme.
Voici ce que montrent les enquêtes. Global Witness a relié plusieurs exportateurs rwandais de coltan à des achats de minerais provenant de Rubaya, en RDC. Le Rwanda est aussi un producteur déclaré : il exporte officiellement du coltan, de la cassitérite, du tungstène et de l’or. Pour l’or, les circuits documentés vont de l’Est de la RDC vers l’Ouganda ou le Burundi, puis vers Dubaï, avant d’atteindre les marchés internationaux. Pour le coltan, les itinéraires passent par la Tanzanie, au port de Dar es Salaam, puis vers l’Asie.
Attention aux raccourcis dans les deux sens. « Tout le coltan rwandais vient de RDC » serait trop large et inexact. Et « le Rwanda n’est pour rien dans le trafic » ne tiendrait pas non plus face aux enquêtes existantes. La vérité est plus inconfortable : la chaîne est opaque, et l’opacité est le vrai produit d’exportation de la région.
Comment le minerai du Congo se retrouve-t-il dans votre téléphone ?
Un minerai extrait en RDC peut être vendu à un négociant régional, passer par un autre pays, être raffiné en Asie, puis finir dans une batterie fabriquée dans un troisième pays. C’est moins une chaîne qu’une toile d’araignée. En 2024, le cuivre représentait 79,3 % de la valeur des exportations minières de la RDC et le cobalt 10,9 %, principalement vers la Chine.
Et la Chine n’est pas seulement cliente. Elle est aussi présente dans l’extraction, l’investissement, le raffinage et la fabrication finale. Autrement dit, elle intervient à tous les étages. Dubaï est un hub majeur de l’or. La Suisse concentre le négoce et le financement, avec Glencore dans le cuivre et le cobalt. Le Canada est présent par l’investissement minier, avec Ivanhoe, et le Royaume-Uni par la finance. Les États-Unis cherchent à sécuriser leurs minerais critiques, l’Australie est active dans l’exploration et le lithium, l’Afrique du Sud dans l’or et la logistique, et la Belgique reste un hub historique, d’Anvers au diamant. D’autres pays reviennent régulièrement dans le débat public, comme le Brésil, la France, le Liban, la Turquie ou la Russie. Pour ceux-là, je préfère renvoyer aux rapports d’enquête plutôt qu’affirmer sans source précise.
Beaucoup de ces pays se cachent derrière des compagnies. Cela ne prouve pas que leurs gouvernements achètent directement du minerai congolais, mais cela montre que la valeur ajoutée sort du Congo bien avant le dernier maillon.
L’ironie belge, que je connais bien : avec le caoutchouc congolais, on a fabriqué des pneus, des poteaux routiers et toute une panoplie d’objets devenus banals. Le Congo, lui, a longtemps fourni la matière et les autres ont récolté l’industrie.
Pourquoi les petites milices prospèrent-elles dans l’Est du Congo ?
Voilà le cœur de mon raisonnement, et il est simple. La RDC hérite d’un système économique d’extraction qui date de la colonisation : on extrait, on exporte, on ne transforme pas. Ce système a laissé un État sans armée solide capable de sécuriser tout son territoire. Résultat : l’exploitation minière illégale est possible, et le territoire est devenu un terrain de jeu pour de petites milices.
Ces milices ont compris quelque chose de très pratique : un sac de minerai vaut plus qu’un billet. Elles peuvent donc s’approvisionner, vendre, acheter des armes et continuer leurs guerres. Pour elles, la valeur est dans la matière, pas dans le papier. Pendant ce temps, la chaîne suit son cours : identité, citoyenneté, terre, autorité, sécurité, groupes armés, contrôle des routes, contrôle des ressources, argent. Les minerais arrivent à la fin de la chaîne. Ils ne sont pas nécessairement son commencement.
Le Rwanda, excuse préférée du gouvernement congolais ?
Je le dis et je continue à le dire : le Rwanda sert d’excuse à beaucoup de monde, à commencer par le gouvernement congolais. Cette excuse est confortable, car tant que tout est de la faute du voisin, personne n’a de comptes à rendre. Et personne n’explique l’essentiel.
Prenons quelques questions simples. Comment explique-t-on qu’une petite partie du pays soit en guerre pendant que le reste n’est pas développé ? Les infrastructures sont honteusement insuffisantes. À Kinshasa, des ordures s’accumulent en pleine ville : qui s’en occupe ? Les pick-up de type Hilux s’abîment sur des routes en mauvais état. Des policiers arrêtent les automobilistes pour des pots-de-vin, parce que l’État ne les paie pas. Est-ce la responsabilité du Rwanda ? Non. Et ces problèmes se trouvent à des milliers de kilomètres de l’Est, à Kinshasa même.
Je ne dis pas cela pour dédouaner le Rwanda, qui reste responsable de ses actes. Je dis que si l’on accuse, il faut amener tous les coupables à table. Le gouvernement congolais est fort en politique de distraction : tant que la guerre de l’Est occupe l’écran, on ne parle ni des forêts immenses, ni du bassin du Congo, ni des terres agricoles, ni de la richesse humaine, largement inexploités.
Le paradoxe est violent. En 2026, plus de 26,5 millions de personnes sont projetées en insécurité alimentaire aiguë en RDC , et le pays dépense environ 2,5 milliards de dollars par an en importations alimentaires . Un pays capable de nourrir une partie de l’Afrique qui importe sa nourriture : voilà une question plus importante que celle du coltan.
Et si l’Occident aussi avait ses raisons ?
Oui. L’Occident cherche à sortir d’un système de pétrodollars, à constituer des réserves et à sécuriser des minerais critiques pour ses batteries, son électronique et son industrie. Cela crée une demande stratégique qui ne dépend pas de la bonne volonté de quiconque. Il serait trop simple de dire « le FMI et la Banque mondiale ont volé l’Afrique ». Ces institutions ont aussi financé des infrastructures et allégé des dettes. Mais la Banque mondiale reconnaît elle-même que la dette, la faiblesse institutionnelle et la faible diversification freinent le développement africain . En 2024, elle estimait que 53 % des pays d’Afrique subsaharienne éligibles à l’IDA étaient en surendettement ou à haut risque .
La question n’est donc pas seulement « qui vole nos minerais ? » mais aussi : dans quelle architecture financière les vendons-nous, et où se trouve la valeur ajoutée ? Nous ne devons pas seulement exporter davantage. Nous devons transformer davantage.
Le vrai adversaire : la fragmentation, et notre manque de neutralité
Je vais être franche, y compris envers nous. Le problème en Afrique, c’est aussi un manque de neutralité. Trop souvent, on se range derrière un candidat parce qu’il vient de chez nous, pas pour ce qu’il a accompli. Je le vois beaucoup dans une partie de la communauté congolaise de Bruxelles : on soutient pour les réseaux, pour l’intérêt, ou pour pouvoir dire « il est de chez nous ». Qui est réellement la personne ? Cela semble presque secondaire. C’est dommage, parce que c’est ce réflexe qui rend un gouvernement inattaquable.
Un peuple qui exige des résultats change un pays. Un peuple qui applaudit une origine ne change rien. Le Congo a besoin de citoyens qui rendent leur gouvernement redevable, sans excuse de voisinage.
Ce qui affaiblit vraiment le Congo, c’est un système de fragmentation : politique, territoriale, militaire, économique, identitaire, institutionnelle. Quand tout est fragmenté, la richesse devient vulnérable.
Que faut-il faire concrètement ?
Avant de rêver de fraternité régionale, il faut traiter les problèmes concrets : neutraliser les groupes armés, traiter la question de la FDLR, garantir la souveraineté territoriale de la RDC, cesser tout soutien aux groupes armés, protéger les civils, régler la question de la citoyenneté des populations rwandophones congolaises, sécuriser les terres, mettre en place une vraie traçabilité des minerais et empêcher que les revenus miniers financent les conflits.
Ensuite seulement, on peut construire : infrastructures, agriculture, transformation locale des minerais, économie régionale. Le Rwanda et la RDC n’ont pas à être condamnés à être ennemis. Ils ont des atouts complémentaires : un État centralisé et une administration organisée d’un côté, une profondeur territoriale, agricole, hydrique, énergétique et minérale incomparable de l’autre. La sécurité d’abord, la coopération ensuite.
Et surtout, les armes doivent sortir des écoles. La logique doit s’inverser : enfant, école, santé, alimentation, formation, emploi, entreprise, prospérité. Pas : enfant, déplacement, famine, milice, violence, traumatisme, pauvreté.
Foire aux questions
Le Rwanda vole-t-il les minerais de la RDC ?
Des enquêtes documentent des liens entre des exportateurs rwandais et des minerais issus de l’Est de la RDC, et le Rwanda nie. Mais réduire le conflit à cela est trop simple : les minerais sont l’aboutissement d’une chaîne qui commence par l’identité, la terre et la sécurité.
Qu’est-ce que la FDLR ?
Une organisation politico-militaire issue en partie des anciennes forces et milices liées au génocide de 1994. Elle n’est pas « les Hutu ».
Pourquoi la RDC ne parvient-elle pas à sécuriser son Est ?
Un système d’extraction hérité de la colonisation, une armée insuffisante face à l’étendue du territoire et une gouvernance faible laissent la place aux milices.
Quels pays profitent des minerais congolais ?
La Chine domine l’extraction, l’achat et le raffinage. Dubaï, la Suisse et Singapour sont des hubs de négoce. Le Canada, le Royaume-Uni et l’Australie investissent. Les États-Unis, l’Allemagne, le Japon, la Corée du Sud et l’Inde consomment. La Belgique reste un hub historique.
Conclusion
Le soleil se lève à l’Est, et le Congo est au cœur de cette lumière. Le monde sait déjà que le Congo est riche. Ce que le Congo doit construire, c’est la capacité de décider ce que cette richesse devient : le cuivre en industrie, le cobalt en technologie, l’eau en électricité, la terre en nourriture, les enfants en ingénieurs.
Cette histoire dépasse le Rwanda, elle concerne toute l’Afrique. Et pour la raconter enfin, il faut la regarder depuis toute la carte, pas seulement depuis une mine ou une frontière.
