La monnaie, ou l’art de croire en quelque chose qui ne repose sur rien

Monnaie, Economie et Finance Mondiale
Monnaie, Economie et Finance Mondiale

C’est peut-être à cause de mon algorithme que j’attire du contenu sur la justice sociale dans différents domaines, parce que j’ai l’impression que sur internet, à cause de l’algorithme, on vit tous sur la même toile, mais dans des mondes de pensées différents. Sauf que dans le monde commun à tous, il y a une seule clé pour tout changer en mieux, et c’est l’économie et la finance mondiale. Si on veut changer le monde, on change l’économie et les finances.

Je sais, ça sonne illusoire, parce que ça touche au pouvoir et à la complexité de notre économie. Une complexité qui, en réalité, n’est pas si complexe que ça car c’est juste qu’on veut la rendre inaccessible. Parce que quelque chose d’aussi important que notre économie devrait être clair et transparent. Mais ça, ça n’intéresse ni les banques ni les institutions de régulation comme le FMI. Et c’est précisément là que se trouve le vrai nœud de nombreux problèmes mondiaux : on peut manipuler les narratives comme on veut, mais on ne peut pas mentir sur la valeur de l’argent.

Et j’accuse toutes les institutions monétaires et financières d’avoir créé un système d’endettement déguisé en émancipation, où, en échange de tes crédits, c’est ton temps et ta sueur que tu payes pour avoir enfin ta propre maison. Mais la monnaie que la banque te prête en échange de ta maison, elle repose sur quelle valeur, au juste ? Ton temps et ta sueur ont pourtant plus de valeur que l’argent qu’on te prête.

Économie, finance, monnaie : trois mots qu’on confond volontairement ou pas? 

Avant d’aller plus loin, il faut d’abord démêler trois notions qu’on nous présente comme interchangeables, alors qu’elles ne le sont pas du tout. Et je pense que cette confusion n’est pas un hasard : plus les mots restent flous, plus le système reste opaque, et plus l’opacité protège ceux qui en profitent.

L’économie, c’est la manière dont une société produit, distribue et consomme ses ressources. Elle s’intéresse à ce qu’un pays produit, à la formation des prix, au chômage, à l’inflation, au commerce international. On peut la voir comme la carte d’un territoire : elle regarde les comportements et les interactions entre ménages, entreprises, États et marchés.

La finance, elle, s’occupe de la circulation de l’argent et du capital à l’intérieur de ce territoire. Comment une entreprise se finance, comment fonctionne une obligation ou une action, comment les banques créent du crédit, comment on évalue une entreprise ou on gère un risque. La finance, ce n’est pas la richesse produite, c’est la manière dont on la fait circuler, dont on la déplace dans le temps.

Et puis il y a la monnaie, qu’on ne devrait surtout pas confondre avec les deux précédentes. La monnaie est l’instrument qui permet de mesurer la valeur et de régler les échanges. L’économie réelle, c’est les biens, les services, le travail, les ressources, la production. La finance, ce sont les créances, le capital, le crédit, les mécanismes qui déplacent le pouvoir d’achat dans le temps. Logiquement, ce devrait être l’économie qui commande à la finance, la monnaie n’étant qu’un simple outil de mesure entre les deux — pas l’inverse. Sauf que, c’est l’inverse! Le monde tourne complètement à l’envers. 

Prenons les Etats-Unis, pour ancrer ça dans du concret. L’économie demande : pourquoi les Etats-Unis connaît-il une croissance économique, quels secteurs produisent de la richesse, comment évoluent les prix, comment fonctionne son commerce avec l’étranger. La finance demande autre chose : comment les Etats-Unis finance ses infrastructures, combien coûte sa dette, qui achète ses obligations, où les banques trouvent leurs fonds, comment les investisseurs évaluent les entreprises états-uniennes. Deux questions différentes. Et la monnaie, elle, est l’unité qui permet de répondre aux deux ,  sauf que personne ne nous explique jamais sur quoi elle repose vraiment. 

A cause des accords Bretton Woods on est passé  de la macroéconomie à l’intersection entre économie monétaire, système bancaire et finance internationale.

Bretton Woods, ou la dernière fois que l’argent a touché quelque chose de palpable

Il faut remonter à 1944. Le monde sort de la guerre, et il faut reconstruire un ordre monétaire international après l’effondrement des systèmes strictement fondés sur des réserves métalliques. La conférence de Bretton Woods établit alors une architecture relativement rigide : le dollar américain devient la monnaie de réserve mondiale, avec une parité fixée par rapport à l’or, et les autres monnaies s’arriment au dollar. Dollar, or, stabilité des autres monnaies. Une chaîne simple, en apparence solide.

Pour gérer ce nouvel ordre, on crée des institutions censées réguler les taux de change et financer la reconstruction : le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Ces mêmes institutions dont je parlais plus haut, et qui n’ont, encore aujourd’hui, aucun intérêt à ce que le système devienne plus lisible pour le commun des mortels.

Mais cet arrimage à l’or , comme toute chose dans ce monde, contenait sa propre contradiction, et c’est l’économiste, Robert Triffin, qui l’a formulée le premier. Le monde avait besoin que les États-Unis fournissent suffisamment de dollars pour faire tourner le commerce international et pour que les autres pays puissent constituer leurs réserves. Mais plus les États-Unis fournissaient de dollars au reste du monde, plus la confiance dans leur capacité à convertir tous ces dollars en or, à n’importe quel moment, devenait fragile.

C’etait et est toujours un piège à deux issues. Si les États-Unis fournissent trop peu de dollars, le monde manque de liquidités, le commerce international se grippe, le système devient trop rigide pour fonctionner. Mais s’ils en fournissent beaucoup, le monde accumule des dollars à un rythme que les réserves d’or américaines ne peuvent pas suivre. Et à un moment donné, les détenteurs de dollars commencent à se poser la question qui fait trembler n’importe quel système basé sur une promesse : est-ce que tous ces dollars pourraient réellement être convertis en or, si tout le monde le demandait en même temps ?

La réponse, tout le monde la connaissait déjà sans se l’avouer : non. Et en août 1971, Richard Nixon a fini par acter ce que le système savait déjà. Il a suspendu la convertibilité du dollar en or. Pas de vote symbolique, pas de grand débat public. Une décision unilatérale, qui a mis fin, en réalité, à tout un monde.

C’est ce moment précis qui m’enrage. Parce qu’à partir de 1971, la monnaie internationale n’est plus ancrée à une quantité physique et vérifiable de quoi que ce soit. On quitte définitivement la logique « dollar → or → stabilité » pour entrer dans une nouvelle équation, beaucoup plus insaisissable : monnaie égale confiance, plus économie, plus politique monétaire, plus marchés financiers. Depuis cette date, aucune monnaie majeure au monde n’est adossée à une valeur tangible. C’est une construction. Une construction collective, institutionnelle, politique  et donc, une construction qu’on peut aussi défaire, ou en tout cas fragiliser. 

« L’argent n’est basé sur rien » : une phrase séduisante, mais trop simple

Je vais quand même me freiner ici, parce que la tentation est grande de s’arrêter à la phrase choc qu’on entend partout : depuis 1971, l’argent n’est plus basé sur rien. C’est spectaculaire à dire, mais ce n’est pas tout à fait honnête intellectuellement. Même si, personnellement, je ne vois pas vraiment la différence, je me dois tout de même de relater les faits, et que chacun en tire ses propres conclusions. 

Une monnaie moderne est fiduciaire, c’est vrai. Mais sa valeur repose quand même sur un ensemble de choses bien réelles : la capacité productive de l’économie, la confiance dans les institutions, la fiscalité de l’État, la stabilité politique, la crédibilité de la banque centrale et de sa politique monétaire, la demande internationale pour cette monnaie, la capacité d’un État à honorer ses obligations. Le dollar n’est donc pas « sans valeur ». Il n’est simplement plus convertible en une quantité fixe d’or.

Sauf que et c’est là que mon accusation initiale reprend toute sa force  remplacer l’or par « la confiance dans les institutions », ce n’est pas remplacer quelque chose de palpable par quelque chose d’équivalent. C’est remplacer une contrainte physique, vérifiable, par un jugement. Un jugement porté par des marchés, des agences de notation, des banques centrales, des investisseurs institutionnels. Autrement dit : par des acteurs qui ont un intérêt direct dans la manière dont ce jugement est rendu. La confiance, dans ce système, n’est pas un phénomène neutre et spontané. C’est une infrastructure qu’on entretient, qu’on fabrique, et qu’on peut aussi retirer.

Et c’est là que le système devient vraiment vertigineux quand on regarde comment la monnaie est fabriquée au quotidien. Parce qu’il ne faut pas confondre la monnaie de banque centrale et la monnaie créée par les banques commerciales via le crédit. Quand une banque t’accorde un prêt, elle ne prend pas de l’argent dans un coffre pour te le donner. Elle crée, au même instant, une créance sur toi , donc ta dette  et un dépôt à ton nom ,  l’argent que tu vois apparaître sur ton compte. Une partie considérable de la monnaie en circulation dans le monde n’existe donc que parce que quelqu’un, quelque part, s’est endetté.

Alors la vraie question n’est plus « est-ce que l’argent est basé sur l’or ? ». La vraie question, la seule qui compte vraiment, c’est : sur quoi repose la valeur d’une monnaie, quand la monnaie elle-même n’est, la plupart du temps, qu’une créance ? Et la réponse tient en une boucle : confiance, crédit, dette, création monétaire, production, fiscalité, remboursement, confiance. Une boucle qui tourne bien tant que personne ne la questionne. Et qui peut devenir extrêmement violente le jour où la confiance se fissure.

L’instabilité n’est pas un accident, c’est le prix de la liberté qu’on a donnée aux banques centrales

Ce qu’il faut comprendre, c’est que cette instabilité que je dénonce n’est pas un bug du système. C’est sa condition d’existence. En abandonnant l’or, les États et les banques centrales ont gagné une liberté monétaire immense  et c’est cette même liberté qui rend tout si fragile.

Prenons un exemple simple. Imaginons qu’un euro vaille mille francs d’une monnaie fictive. Si les investisseurs perdent confiance dans l’économie qui émet cette monnaie, ils la vendent massivement. La demande chute, le taux de change se dégrade, et l’euro peut se mettre à valoir mille cinq cents francs. La monnaie s’est dépréciée de moitié  non pas parce que le pays a produit moins du jour au lendemain, mais parce que la confiance a bougé. Et cette dépréciation peut enclencher un cercle vicieux : les importations deviennent plus chères, l’inflation grimpe, la confiance baisse encore, on vend encore plus la monnaie, elle se déprécie encore. Un pays peut se retrouver piégé dans cette spirale sans avoir rien changé à sa production réelle.

Pour un pays qui exporte surtout des matières premières  du café, du cacao, des minerais  et qui importe des médicaments, des machines, du carburant, de la technologie, l’enjeu est démultiplié. Sa monnaie qui se déprécie peut rendre ses exportations plus compétitives, mais elle rend en même temps le coût de la vie insoutenable pour sa population. On peut vendre davantage à l’étranger tout en voyant le quotidien de ses citoyens exploser. C’est l’un des grands paradoxes silencieux du système monétaire international.

Il y a aussi le piège de la dette en monnaie étrangère, qui touche particulièrement les pays émergents. Un État emprunte en dollars, mais perçoit ses recettes fiscales dans sa propre monnaie. Si cette monnaie perd la moitié de sa valeur face au dollar, la dette, elle, ne bouge pas  c’est le poids réel de cette dette, exprimé en monnaie nationale, qui devient écrasant. Dépréciation, dette plus lourde, budget sous pression, nouvelles difficultés économiques, confiance en baisse. Une mécanique qui se nourrit elle-même.

Et puis il y a les taux d’intérêt, cette arme à double tranchant que manient les banques centrales. Augmenter les taux pour freiner l’inflation, c’est aussi freiner la croissance et nourrir le chômage. Les baisser pour relancer l’investissement, c’est risquer de réveiller l’inflation. La politique monétaire n’est donc jamais une science exacte — c’est un arbitrage permanent, décidé par une poignée de personnes, dont les décisions déterminent si des millions de gens pourront ou non se loger, se nourrir, emprunter.

Je ne dis pas que les taux flottants sont une mauvaise chose en soi, et je me méfie de la conclusion trop simple qui dirait que l’étalon-or était bon et que la monnaie flottante est mauvaise. Les taux flottants permettent à une économie de s’ajuster, à une banque centrale de réagir à une crise, à un État d’éviter les contraintes brutales qu’imposait l’étalon-or, où défendre une parité pouvait obliger à sacrifier toute une économie. Le commerce mondial moderne aurait beaucoup de mal à fonctionner avec une quantité d’or strictement limitée. Ce que je conteste, ce n’est pas la flexibilité en tant que telle. C’est le fait qu’on nous ait vendu cette flexibilité comme une évolution neutre et technique, alors qu’elle a transféré une contrainte matérielle à l’or, quelque chose qu’on pouvait peser, compter, vérifier  vers une contrainte immatérielle et profondément inégalitaire : la confiance des marchés.

Ce que je retiens de tout ça

Depuis 1971, on vit dans un monde où la valeur de l’argent que tu gagnes, que tu épargnes, que tu empruntes, ne repose sur rien que tu puisses toucher. Elle repose sur un jugement collectif, fabriqué par des institutions qui n’ont aucun compte à te rendre, et qui ont un intérêt structurel à ce que tu ne comprennes jamais vraiment comment tout ça fonctionne.

Ce n’est pas une théorie du complot. C’est un simple constat historique : on est passés d’un système où la monnaie devait répondre à une réalité physique, à un système où elle répond principalement à une croyance collective, entretenue par des acteurs qui profitent directement de cette croyance. Et pendant qu’on nous explique que c’est trop complexe pour qu’on s’y intéresse, ce sont nos vies, notre temps, notre sueur, qui continuent d’être la seule chose, dans toute cette équation, qui a une valeur qu’on ne peut pas manipuler.

C’est peut-être ça, la vraie question qu’il faudrait se poser collectivement : si la monnaie n’est plus qu’une histoire qu’on se raconte tous ensemble, qui décide de cette histoire ? Et surtout, qui a intérêt à ce qu’on ne se la raconte jamais autrement ?
Pourquoi considère-t-on que nous sommes tous d’accord avec ce système monétaire?

Les crimes psychologiques que l’on commet ou dont on est victime soi meme au quotidien.

Dans ce monde, on parle constamment de crime. Lorsque nous employons ce terme, nous faisons généralement référence à des actes répréhensibles et condamnables par la loi : commettre un meurtre, voler des biens ou de l’argent, à petite ou grande échelle, ou encore commettre des infractions plus ou moins graves.

Cependant, très peu de gens parlent de ce que j’appelle les « crimes psychologiques ».
Par « crimes psychologiques », j’entends toutes ces petites actions, parfois subtiles, silencieuses ou dissimulées, qui peuvent avoir pour objectif ou pour conséquence de freiner quelqu’un dans son évolution, l’affaiblir moralement, le déstabiliser ou progressivement le détruire, sans recourir directement à une violence physique.

Il peut s’agir d’actes ou de comportements répétés, conscients ou parfois semi-conscients, motivés par de mauvaises intentions, par un sentiment d’infériorité, une vexation de l’égo, de jalousie, de rivalité ou de compétition envers une autre personne. Leur objectif peut être de ralentir, de décourager, de casser ou d’anéantir l’autre dans son évolution, son estime de soi ou son moral.

Ces comportements peuvent avoir un impact relativement faible, mais ils peuvent également, lorsqu’ils se répètent ou s’accumulent, avoir des conséquences considérables sur la vie d’une personne. Il est toutefois essentiel de faire une distinction entre ce qui relève des dynamiques humaines naturelles et ce qui résulte d’une intervention intentionnelle visant réellement à nuire, à freiner ou à détruire quelqu’un

Étant donné mon obsession de comprendre le monde qui m’entoure, mais aussi de me comprendre moi-même, j’ai commencé, après plusieurs expériences de friction dans mes relations, à chercher ce qui pouvait conduire un être humain à se retrouver dans ce type de dynamique.

J’ai observé mon entourage, relevé certains comportements et passé plusieurs mois à explorer différentes théories et observations concernant les dynamiques familiales, les groupes de travail, les petits et grands groupes sociaux, la sociologie, les comportements appris et les mécanismes subconscients.

Au fil de mes recherches, un motif revenait constamment : l’interconnexion des individus et des comportements.

L’être humain évolue dans une véritable toile relationnelle. De la naissance à la mort, il est exposé à différents groupes et environnements qui participent à la construction de ses comportements. Certains schémas sont observés, reproduits, puis progressivement intériorisés. Ils finissent par s’intégrer à notre personnalité, à notre manière de comprendre le monde et à ce que l’on pourrait appeler notre « bibliothèque interne » de comportements appris.

Et le premier environnement dans lequel cette toile commence à se construire est généralement la famille. Les comportements constructifs comme les comportements néfastes peuvent être observés et appris très tôt, parfois sans même que l’enfant en ait conscience.

Les parents constituent souvent les premières références comportementales de l’enfant. Tout commence donc, en grande partie, chez soi.

L’enfant est influencé par l’humeur de ses parents, leur manière de communiquer, leur façon d’exprimer leurs émotions, leur rapport à l’argent, leur aisance à être eux-mêmes, leurs valeurs, leur manière de travailler, mais aussi par leurs capacités intellectuelles, émotionnelles et relationnelles.

Prenons un exemple simple.

Lorsqu’un enfant grandit avec un parent médecin ou avocat, il peut être davantage susceptible de s’orienter lui-même vers la médecine, le droit ou un domaine proche. Ce n’est évidemment pas une règle absolue : de nombreux facteurs interviennent dans le choix professionnel d’un enfant. Mais le métier des parents constitue souvent l’une de ses premières références du monde professionnel.

L’influence peut être encore plus forte lorsque les parents parlent régulièrement de leur travail à la maison, racontent leurs expériences professionnelles ou expliquent leur quotidien autour de la table familiale.

La manière dont l’enfant perçoit ce travail compte également : admire-t-il son parent ? Le voit-il heureux ? Épuisé ? Stressé ? Valorisé ? Dévalorisé ? Associe-t-il le travail à la réussite, à la souffrance, à la sécurité ou à la contrainte ?

Autrement dit, l’enfant n’apprend pas seulement ce que ses parents lui enseignent volontairement. Il observe également ce qu’ils incarnent quotidiennement.

C’est là que se construit une première partie de notre rapport au monde, aux autres, au travail et à nous-mêmes.

Puis vient le monde extérieur

L’individu grandit ensuite et s’adapte progressivement à d’autres environnements : l’école, les groupes sportifs ou de loisirs, les cercles d’amis, puis le monde professionnel.

À chaque étape, il rencontre de nouvelles dynamiques de groupe.

Il peut alors être confronté à une tension fondamentale : doit-il sacrifier une partie de son individualité pour appartenir au groupe, ou le groupe lui permet-il au contraire de développer cette individualité ?

C’est précisément ce point qui me frustre énormément dans les groupes.

Personnellement, je n’ai jamais vraiment su étouffer mon individualité pour me conformer à un groupe. Et cela m’a souvent porté préjudice. À l’école, cependant, j’ai eu beaucoup de chance : je n’ai pas ressenti cette pression de la même manière.

Mais dans le monde professionnel, la dynamique est différente.

Je me répète souvent qu’il faut savoir séparer la vie privée de la vie professionnelle. Pourtant, le travail occupe une part considérable de notre existence. Nous pouvons passer plus de la moitié de nos journées éveillées dans un environnement professionnel, parfois pendant des années.

Et lorsque notre sécurité financière dépend de cet environnement, notre marge de liberté peut devenir beaucoup plus limitée.

Le salaire devient alors notre caveat : la condition qui nous oblige à accepter certaines choses que nous n’accepterions peut-être pas ailleurs.

C’est dans cet espace que beaucoup de personnes finissent par perdre progressivement une partie de leur individualité.

Nous n’absorbons pas uniquement les comportements de notre famille ou de nos collègues. Nous absorbons également les comportements de la société dans laquelle nous évoluons.

Ce que la majorité considère comme « normal » finit souvent par devenir la norme.

Et le problème, c’est que la normalité n’est pas nécessairement synonyme de santé ou de bien-être.

Un comportement peut être profondément ancré dans une culture professionnelle, familiale ou sociale tout en étant toxique. (Par exemple: Culture du viol, différentes maltraitances psychologiques)

Lorsque des comportements toxiques viennent des personnes qui dirigent un groupe, qu’il s’agisse de parents, de managers, de directeurs ou de dirigeants, leurs conséquences peuvent progressivement se diffuser à l’ensemble du groupe.

C’est pourquoi je pense que, dans toute structure humaine, la santé et l’équilibre des personnes qui se trouvent à sa tête ont une importance fondamentale pour le bien-être de l’ensemble du groupe.

Cela commence dans la famille et peut ensuite se reproduire dans toutes les autres structures : l’école, les entreprises, les institutions, les associations et même les sociétés.

Le bien-être ne concerne pas uniquement ceux qui exécutent

Lorsque l’on parle de bien-être au travail, on pense généralement à l’ergonomie, aux espaces de travail, aux pauses, à la représentation des employés ou aux conditions matérielles.

Mais le bien-être d’une organisation ne devrait-il pas également inclure le bien-être psychologique de ceux qui la dirigent ?

Cela ne signifie absolument pas qu’une personne confrontée à des difficultés psychologiques serait incapable de diriger une structure. Au contraire.

Je pense simplement que toute personne placée à la tête d’une structure devrait avoir la responsabilité de prendre soin de sa santé mentale et de chercher à maintenir un équilibre psychologique aussi sain que possible.

Non pas parce qu’un être humain doit être parfait pour diriger, mais parce que nous sommes tous susceptibles de traverser des périodes de friction, de stress intense, de deuil, de fatigue ou de bouleversement dans notre vie. Et ces périodes peuvent influencer notre manière de communiquer, de décider et de traiter les autres. Nous sommes tous humains.

C’est justement pour cette raison que nous devrions apprendre à reconnaître nos propres mécanismes, à comprendre ceux des autres et à créer des environnements dans lesquels les difficultés peuvent être identifiées et traitées avant qu’elles ne deviennent des dynamiques destructrices. Car ce qui commence comme une petite friction dans un individu peut, lorsqu’elle se transmet à travers une famille, un groupe ou une institution, devenir une véritable toile de comportements.

En gros, on connaît tous les crimes condamnables. Mais les crimes psyc

hologiques, eux, sont difficilement condamnables — ou tout simplement pas condamnables du tout. Ils sont subtils, ils se fondent tellement bien dans le comportement humain qu’ils en deviennent presque invisibles, alors même que leur impact peut être profondément néfaste.

Nous sommes des humains, et en tant qu’humains, nous portons en nous des émotions positives comme négatives. Le problème survient quand on laisse ces émotions négatives nous dominer et qu’on les exprime de façon répétée — surtout lorsqu’on occupe un poste qui influence de nombreuses personnes. Dans ce cas, cela peut affecter bien plus de choses qu’on ne le pense, et freiner considérablement l’avancement des choses.

C’est un aspect dont on parle très peu dès qu’il s’agit de travailler en collectivité. Pourtant, j’ai souvent remarqué à quel point cela affecte autant de choses que de personnes, sans qu’on en parle vraiment. Que ce soit dans une famille, une amitié, au niveau personnel, au travail, dans une société ou toute autre forme d’organisation privée ou publique, on retrouve toujours le même problème : la fluidité et la cohésion entre les individus se retrouvent freinées dès que les gens sont incompatibles entre eux, ou incompatibles avec les tâches qu’ils doivent accomplir.

La notion à retenir : les crimes condamnables sont visibles et sanctionnés par la loi, cela relève du domaine de la patriarchie. Les crimes psychologiques, eux, sont peu visibles et difficilement condamnables par la loi, cela devrait relever du domaine de la matriarchie, aussi bien au sein de la population que des institutions. En tout cas, je n’ ai pas la science infuse, mais il devrait exister un cadre dans lequel on puisse les situer, si l’on veut des sociétés plus saines, plus transparentes, dans lesquelles il devient plus agréable de travailler en communauté afin que nos intérêts communs puissent enfin être protégés.

Exemples : Les coups bas relationnels, Les coups bas par l’information, Les coups bas liés au travail lui-même, Les coups bas concernant la reconnaissance, Les coups bas liés aux promotions et opportunités, Les coup bas psychologiques, Les coups bas politiques et institutionnels,

Et il y a une idée particulièrement forte derrière tout ça : un coup bas n’est pas nécessairement une action malveillante visible. L’inaction volontaire peut être un coup bas. Le silence peut être un coup bas. Une demi-vérité peut être un coup bas. Une règle parfaitement légale peut être utilisée comme un coup bas.

C’est justement ce qui rend certains systèmes difficiles à comprendre : personne ne fait officiellement quelque chose d’illégal ou de manifestement mauvais, mais l’accumulation de petites actions, omissions, alliances, retards et récits orientés produit un résultat très précis.

Les Crimes Psychologiques
Les crimes psychologiques

Patriarchie et Matriarchie : la fausse guerre des sexes

Equilibre Patriarchie et Matriarchie
Equilibre des pouvoirs

Il y a une erreur que je vois revenir sans cesse, dans les discussions militantes comme dans les dîners d’amis un peu trop animés : on parle de patriarchie et de matriarchie comme s’il s’agissait de deux camps ennemis, un peu comme si l’Histoire était un match de foot où il fallait choisir son équipe. Les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, et que le meilleur gagne.

Sauf que non. Et c’est précisément cette confusion qui nous empêche de comprendre ce qui s’est réellement passé, et surtout, ce qui pourrait se reconstruire.

Le premier malentendu : confondre structure et sexe

Commençons par nettoyer le terrain, parce qu’on mélange allègrement trois notions qui n’ont rien à voir.

La patriarchie, ce n’est pas “les hommes au pouvoir”. C’est une organisation sociale où l’autorité, la filiation et l’héritage sont structurés autour de la figure masculine — hiérarchie, centralisation, contrôle des ressources, transmission patrilinéaire. Un système, pas un genre.

La matrilinéarité, elle, ne veut même pas dire ce qu’on croit : c’est simplement le fait que la filiation et l’héritage passent par la lignée maternelle. Rien de plus. Dans beaucoup de sociétés matrilinéaires, ce sont encore les oncles maternels — donc des hommes — qui exercent le pouvoir réel. On peut être matrilinéaire et rester profondément dominé par des hommes. Ça calme, non ?

Et la matriarchie, dans son sens le plus juste, n’est pas un “patriarcat à l’envers” où les femmes prendraient la place des hommes sur le même trône. C’est une organisation centrée sur la continuité de la vie, la transmission, la coopération, le consensus, la responsabilité collective.

Trois réalités différentes, qu’on aplatit systématiquement en un seul débat : “les hommes contre les femmes”. Ironique, quand on sait que ce sont justement les structures les plus rigides — celles qu’on prétend combattre — qui nous ont appris à tout penser en binaire opposé plutôt qu’en complémentarité.

Ce que la patriarchie a vraiment cassé

Le problème de la patriarchie n’a jamais été que des hommes y occupent une place. Le problème apparaît quand le pouvoir se concentre de façon disproportionnée d’un seul côté — au détriment de l’autre, et au fond, au détriment de tout le monde, y compris des hommes eux-mêmes, sommés de correspondre à des modèles de virilité, de puissance et de contrôle qui ne laissent aucune place à la vulnérabilité.

Et les sociétés matricentrées ne sont pas non plus des paradis égalitaires par magie : la transmission par la mère ne garantit rien en soi. Les femmes peuvent continuer à porter l’essentiel de la charge familiale pendant que les hommes de la lignée gardent la main sur les décisions.

Autrement dit : aucun des deux systèmes, pris isolément et poussé à l’extrême, ne nous sauve. Ce qui a été cassé, ce n’est pas “le pouvoir des femmes” au profit de “celui des hommes”. C’est l’équilibre lui-même.

Ce ne sont pas des sexes, ce sont des énergies

Voici le cœur de ce que je veux poser ici, et c’est un changement de regard qui, à mon sens, change tout : patriarchie et matriarchie ne devraient jamais avoir été pensées comme “homme vs femme”. Ce sont deux manières de fonctionner, deux énergies — une énergie structurante, masculine, et une énergie créatrice de vie, féminine — que chaque être humain, quel que soit son sexe, porte en lui.

Un père peut nourrir, éduquer, prendre soin. Une mère peut construire, diriger, structurer, protéger. Ce n’est pas une question d’anatomie, c’est une question de fonction. Et c’est là que le monde moderne, dans sa complexité croissante, nous oblige à sortir enfin de cette lecture binaire simpliste : on ne peut plus se permettre de réduire des principes d’organisation millénaires à une querelle de genre. Il faut penser en énergies, en polarités, en fonctions — pas en catégories de personnes.

Pour visualiser ça, j’aime utiliser deux images.

Le cerveau, d’abord. On associe traditionnellement l’hémisphère gauche à l’analyse, la logique, la structure, la hiérarchie, le contrôle — et l’hémisphère droit à l’intuition, la créativité, l’empathie, la coopération, la perception du contexte. Les neurosciences sont claires : les deux hémisphères sont constamment en dialogue, jamais cloisonnés. Aucun cerveau sain ne fonctionne avec un seul côté. Pourquoi une société le devrait-elle ?

La maison et le foyer, ensuite, une image plus simple encore. Le principe patriarcal pose les fondations, construit la structure, bâtit la maison. Le principe matriarcal transforme cette maison en foyer : il y apporte la chaleur, la vie, le soin, la dimension affective qui donnent envie d’y rester. L’un sans l’autre, on obtient soit un squelette froid, soit une vie sans abri.

La dualité, principe ultime de la nature

Et si on regardait plus loin encore ? Toute la nature fonctionne absolument par paires complémentaires, jamais par blocs uniques et uniformes. Le jour et la nuit. L’inspiration et l’expiration. La contraction et l’expansion. Le chaud et le froid. Rien, absolument rien dans le vivant, ne fonctionne en système unique et fermé sur lui-même. La dualité n’est pas un défaut de la création, c’est sa mécanique la plus fondamentale le mouvement même par lequel toute chose se maintient en vie.

Nos ancêtres, avant que les logiques coloniales et industrielles ne viennent tout hiérarchiser, tout classer, tout opposer, l’avaient parfaitement compris. Beaucoup de cosmologies africaines et indigènes pensaient déjà le masculin et le féminin comme deux forces d’un même souffle, jamais comme deux camps en guerre. C’est notre modernité — obsédée par la performance, la compétition, la maîtrise de tout, y compris du vivant — qui a transformé une complémentarité ancestrale en champ de bataille identitaire.

Ce que je propose, concrètement

Pas de remplacer un système par son contraire. Pas de faire passer “l’homme au-dessus de la femme” à “la femme au-dessus de l’homme” ce serait juste reproduire la même erreur avec les rôles inversés.

Ce que je propose, c’est de sortir de la question “qui doit dominer ?” pour se poser une question autrement plus intéressante : comment organiser une société pour que l’autorité, la transmission, la protection et le pouvoir soient distribués entre les deux principes, sans hiérarchie entre eux ?

D’un côté, tout ce qui structure : les infrastructures, la défense, l’économie, le droit, la gouvernance, la science — l’énergie qui construit la maison. De l’autre, tout ce qui fait vivre : le foyer, la transmission, le soin, la mémoire, la spiritualité, la cohésion communautaire — l’énergie qui en fait un lieu habité.

Aucune société ne peut se résumer à une étiquette “patriarcale” ou “matriarcale”. Il faut regarder concrètement qui possède les ressources, qui transmet, qui décide, qui porte la charge du soin — et surtout, arrêter de penser que ces fonctions appartiennent naturellement à un sexe plutôt qu’à l’autre.

Le masculin et le féminin ne sont pas des adversaires. Ce sont les deux hémisphères d’un même cerveau collectif. Et tant qu’on continuera à vouloir en faire taire un pour faire triompher l’autre, on ne fera que reproduire, avec d’autres mots, la même logique de domination qu’on prétend combattre.

Deux logiques, un seul monde : ce que ça donne concrètement

Bon. Tout ça reste assez abstrait tant que je ne le confronte pas au réel. Alors descendons un peu de l’énergie et regardons comment ces deux logiques s’incarnent, concrètement, dans les domaines qui structurent une société. Parce que la complémentarité, ce n’est pas juste un joli concept spirituel c’est une grille de lecture qu’on peut appliquer à peu près partout, de la naissance d’un enfant à la construction d’un barrage.

Là où la vie commence et se maintient!!! Prenez la naissance, la santé, la protection des plus vulnérables, la relation à l’environnement. La logique matrifocale y pense en termes de continuité communautaire : la grossesse comme processus collectif, la sage-femme plutôt que le protocole, la santé mentale intégrée au tissu social plutôt qu’isolée dans un cabinet, la protection de l’enfance comme responsabilité de tous plutôt que d’un seul foyer. La logique patriarcale, elle, organise la même réalité autrement : médecine obstétricale spécialisée, hôpitaux centralisés, prise en charge individuelle du patient, systèmes d’assurance et de sécurité sociale. Aucune des deux n’est fausse. L’une soigne le lien, l’autre soigne l’individu. On a cruellement besoin des deux — demandez à n’importe qui ayant survécu à un accouchement compliqué grâce à la médecine moderne, tout en pleurant l’absence de famille ou de communauté autour du berceau une fois rentré chez soi.

Même logique pour l’environnement : d’un côté, la gestion communautaire des terres, la préservation des semences, une vision intergénérationnelle du territoire ; de l’autre, la réglementation, les grandes infrastructures, la gestion étatique ou entrepreneuriale des ressources. L’un sans l’autre, on obtient soit une belle intention sans échelle, soit une échelle sans âme voyez les grands barrages qui déplacent des villages entiers au nom du “progrès”.

Là où la mémoire et le sens se transmettent. L’éducation, la culture, la spiritualité, la mémoire collective : la logique matrifocale les pense comme un fil ininterrompu — transmission orale, rituels de passage, mentorat intergénérationnel, cosmologie vécue plutôt qu’enseignée. La logique patriarcale les codifie : diplômes, examens, musées nationaux, doctrines religieuses hiérarchisées, récit historique centralisé. Ici encore, l’ironie ne m’échappe pas : les savoirs qu’on a fini par appeler “traditionnels” ou “informels” — comme si l’école avec ses cahiers d’évaluation était la seule forme sérieuse de savoir — ont pourtant transmis des civilisations entières bien avant qu’un diplôme existe. Les deux logiques peuvent coexister : la certification n’a jamais empêché la transmission orale, sauf quand on a décidé que l’une valait plus que l’autre.

Là où le lien social se tisse. La cohésion, l’espace de vie, le tissu sociétal : d’un côté les cercles de parole, la médiation communautaire, la place du village, les réseaux de voisinage et d’entraide ; de l’autre, la police, la justice institutionnelle, les administrations, l’urbanisme organisé par fonctions et par flux. Une société purement communautaire peine à absorber la complexité du nombre. Une société purement institutionnelle finit par produire des citoyens anonymes, gérés par des numéros de dossier plutôt que reconnus par leur nom. La cohésion a besoin des deux échelles : celle du village et celle de l’État.

Là où on se nourrit et on échange. L’alimentation, la production, l’économie : la logique matrifocale privilégie l’agriculture familiale, les jardins communautaires, les tontines, les coopératives, l’épargne collective — une richesse pensée comme capacité à prendre soin et à durer. La logique patriarcale industrialise, standardise, capitalise : chaînes d’approvisionnement mondiales, marchés financiers, propriété privée, rendement. On critique souvent l’une comme dépassée et l’autre comme prédatrice. Elles sont surtout complémentaires quand elles se régulent l’une l’autre : l’échelle industrielle qui nourrit le nombre, l’échelle communautaire qui garde le sens et la résilience locale — celle qui, soit dit en passant, a toujours permis de survivre quand la première s’effondre.

Là où on structure, protège et gouverne. Infrastructure, défense, politique, droit, science, administration : c’est le territoire le plus classiquement associé au patriarcal, celui de la structure visible — routes, armées, parlements, tribunaux, laboratoires, chaînes de commandement. Mais même là, la nuance existe : une défense pensée d’abord comme protection du territoire et de la sécurité alimentaire, une justice orientée vers la réconciliation plutôt que la seule sanction, une gouvernance décentralisée fonctionnant par consensus plutôt que par verticalité pure — c’est déjà une manière matrifocale d’habiter des fonctions historiquement patriarcales. La structure et la vie ne s’opposent pas ; c’est la manière dont on habite la structure qui change tout.

Ce qu’il faut vraiment en retenir

Dans chacun de ces vingt-deux domaines de la naissance à la défense nationale, de l’école à la banque on retrouve toujours les deux mêmes forces à l’œuvre : l’une qui construit, codifie, centralise, protège de l’extérieur ; l’autre qui relie, transmet, régénère, protège de l’intérieur. Aucune société humaine, aussi “avancée” se prétende-t-elle, n’a jamais fonctionné avec une seule de ces deux forces. Même les systèmes les plus patriarcaux ont continué à dépendre, en silence et souvent sans le reconnaître, du travail invisible de la transmission et du soin. Même les systèmes les plus matrifocaux ont eu besoin, à un moment, de structure pour survivre à l’échelle du nombre.

La vraie question n’est donc jamais de savoir laquelle des deux logiques doit gagner. C’est de comprendre pourquoi on a appris à les hiérarchiser plutôt qu’à les faire dialoguer — et ce qu’on pourrait reconstruire le jour où on arrêterait de le faire.

Le point vraiment intéressant

Attention cependant à ne pas tomber dans le piège inverse. Il serait tentant, après tout ça, de se dire : “tout ce qui relève du soin, c’est matriarcal ; tout ce qui relève de l’armée, c’est patriarcal.” Ce serait rassurant, bien rangé dans deux cases… et complètement faux.

Une société peut posséder une armée redoutable tout en étant matrilinéaire. Une autre peut compter des femmes partout dans ses institutions tout en restant, dans ses fondations, profondément hiérarchique et masculine. Le soin n’appartient pas mécaniquement au matriarcat, tout comme la force n’appartient pas mécaniquement au patriarcat. Ce sont des fonctions, pas des propriétés contrairement à ce que l’on pense souvent.

C’est là qu’il devient utile de distinguer, une bonne fois pour toutes, quatre notions qu’on confond sans arrêt :

  • Le matriarcat répond à la question : qui détient le pouvoir ?
  • La matrifocalité répond à : autour de qui la société s’organise-t-elle ?
  • La matrilinéarité répond à : par quelle lignée se transmettent l’identité, l’héritage, l’appartenance ?
  • Le patriarcat répond à : comment l’autorité et la hiérarchie sont-elles structurées autour d’une domination masculine institutionnalisée ?

Quatre questions, quatre réponses possibles, et aucune ne se déduit automatiquement des autres. Une société peut être matrilinéaire sans être matriarcale. Matrifocale sans détenir le pouvoir politique. Et c’est précisément cette confusion permanente entre les quatre qui alimente le piège le plus répandu : penser le matriarcat comme un simple miroir inversé du patriarcat, où les femmes domineraient les hommes de la même manière que l’inverse s’est produit. Une société matriarcale ne se fonde pas nécessairement sur la domination des femmes elle peut reposer sur une conception entièrement différente du pouvoir, de la propriété, de la filiation, de la reproduction, de la nature et de la responsabilité collective. Pas un renversement. Une autre grammaire.

Et si on pousse la réflexion jusqu’au bout, avec les vingt-deux domaines qu’on vient de parcourir, on tient là le squelette de quelque chose de bien plus ambitieux : une véritable anatomie comparée des civilisations matriarcales et patriarcales, déclinée en une centaine, voire cent cinquante indicateurs précis la famille, l’économie, la politique, la guerre, la science, la religion, l’architecture, l’environnement, la sexualité, la propriété, et jusqu’à la conception même du temps, linéaire d’un côté, cyclique de l’autre. Un outil qui dépasse largement le débat homme-femme, et qui rejoint directement ce que je cherche à documenter sur les structures sociales africaines précoloniales : comprendre, indicateur par indicateur, ce que nos sociétés savaient organiser avant qu’on ne leur impose une seule grammaire du pouvoir.

Patriarcat et Matriarcat
Union des forces