Dans ce monde, on parle constamment de crime. Lorsque nous employons ce terme, nous faisons généralement référence à des actes répréhensibles et condamnables par la loi : commettre un meurtre, voler des biens ou de l’argent, à petite ou grande échelle, ou encore commettre des infractions plus ou moins graves.
Cependant, très peu de gens parlent de ce que j’appelle les « crimes psychologiques ».
Par « crimes psychologiques », j’entends toutes ces petites actions, parfois subtiles, silencieuses ou dissimulées, qui peuvent avoir pour objectif ou pour conséquence de freiner quelqu’un dans son évolution, l’affaiblir moralement, le déstabiliser ou progressivement le détruire, sans recourir directement à une violence physique.
Il peut s’agir d’actes ou de comportements répétés, conscients ou parfois semi-conscients, motivés par de mauvaises intentions, par un sentiment d’infériorité, une vexation de l’égo, de jalousie, de rivalité ou de compétition envers une autre personne. Leur objectif peut être de ralentir, de décourager, de casser ou d’anéantir l’autre dans son évolution, son estime de soi ou son moral.
Ces comportements peuvent avoir un impact relativement faible, mais ils peuvent également, lorsqu’ils se répètent ou s’accumulent, avoir des conséquences considérables sur la vie d’une personne. Il est toutefois essentiel de faire une distinction entre ce qui relève des dynamiques humaines naturelles et ce qui résulte d’une intervention intentionnelle visant réellement à nuire, à freiner ou à détruire quelqu’un
Étant donné mon obsession de comprendre le monde qui m’entoure, mais aussi de me comprendre moi-même, j’ai commencé, après plusieurs expériences de friction dans mes relations, à chercher ce qui pouvait conduire un être humain à se retrouver dans ce type de dynamique.
J’ai observé mon entourage, relevé certains comportements et passé plusieurs mois à explorer différentes théories et observations concernant les dynamiques familiales, les groupes de travail, les petits et grands groupes sociaux, la sociologie, les comportements appris et les mécanismes subconscients.
Au fil de mes recherches, un motif revenait constamment : l’interconnexion des individus et des comportements.
L’être humain évolue dans une véritable toile relationnelle. De la naissance à la mort, il est exposé à différents groupes et environnements qui participent à la construction de ses comportements. Certains schémas sont observés, reproduits, puis progressivement intériorisés. Ils finissent par s’intégrer à notre personnalité, à notre manière de comprendre le monde et à ce que l’on pourrait appeler notre « bibliothèque interne » de comportements appris.
Et le premier environnement dans lequel cette toile commence à se construire est généralement la famille. Les comportements constructifs comme les comportements néfastes peuvent être observés et appris très tôt, parfois sans même que l’enfant en ait conscience.
Les parents constituent souvent les premières références comportementales de l’enfant. Tout commence donc, en grande partie, chez soi.
L’enfant est influencé par l’humeur de ses parents, leur manière de communiquer, leur façon d’exprimer leurs émotions, leur rapport à l’argent, leur aisance à être eux-mêmes, leurs valeurs, leur manière de travailler, mais aussi par leurs capacités intellectuelles, émotionnelles et relationnelles.
Prenons un exemple simple.
Lorsqu’un enfant grandit avec un parent médecin ou avocat, il peut être davantage susceptible de s’orienter lui-même vers la médecine, le droit ou un domaine proche. Ce n’est évidemment pas une règle absolue : de nombreux facteurs interviennent dans le choix professionnel d’un enfant. Mais le métier des parents constitue souvent l’une de ses premières références du monde professionnel.
L’influence peut être encore plus forte lorsque les parents parlent régulièrement de leur travail à la maison, racontent leurs expériences professionnelles ou expliquent leur quotidien autour de la table familiale.
La manière dont l’enfant perçoit ce travail compte également : admire-t-il son parent ? Le voit-il heureux ? Épuisé ? Stressé ? Valorisé ? Dévalorisé ? Associe-t-il le travail à la réussite, à la souffrance, à la sécurité ou à la contrainte ?
Autrement dit, l’enfant n’apprend pas seulement ce que ses parents lui enseignent volontairement. Il observe également ce qu’ils incarnent quotidiennement.
C’est là que se construit une première partie de notre rapport au monde, aux autres, au travail et à nous-mêmes.
Puis vient le monde extérieur
L’individu grandit ensuite et s’adapte progressivement à d’autres environnements : l’école, les groupes sportifs ou de loisirs, les cercles d’amis, puis le monde professionnel.
À chaque étape, il rencontre de nouvelles dynamiques de groupe.
Il peut alors être confronté à une tension fondamentale : doit-il sacrifier une partie de son individualité pour appartenir au groupe, ou le groupe lui permet-il au contraire de développer cette individualité ?
C’est précisément ce point qui me frustre énormément dans les groupes.
Personnellement, je n’ai jamais vraiment su étouffer mon individualité pour me conformer à un groupe. Et cela m’a souvent porté préjudice. À l’école, cependant, j’ai eu beaucoup de chance : je n’ai pas ressenti cette pression de la même manière.
Mais dans le monde professionnel, la dynamique est différente.
Je me répète souvent qu’il faut savoir séparer la vie privée de la vie professionnelle. Pourtant, le travail occupe une part considérable de notre existence. Nous pouvons passer plus de la moitié de nos journées éveillées dans un environnement professionnel, parfois pendant des années.
Et lorsque notre sécurité financière dépend de cet environnement, notre marge de liberté peut devenir beaucoup plus limitée.
Le salaire devient alors notre caveat : la condition qui nous oblige à accepter certaines choses que nous n’accepterions peut-être pas ailleurs.
C’est dans cet espace que beaucoup de personnes finissent par perdre progressivement une partie de leur individualité.
Nous n’absorbons pas uniquement les comportements de notre famille ou de nos collègues. Nous absorbons également les comportements de la société dans laquelle nous évoluons.
Ce que la majorité considère comme « normal » finit souvent par devenir la norme.
Et le problème, c’est que la normalité n’est pas nécessairement synonyme de santé ou de bien-être.
Un comportement peut être profondément ancré dans une culture professionnelle, familiale ou sociale tout en étant toxique. (Par exemple: Culture du viol, différentes maltraitances psychologiques)
Lorsque des comportements toxiques viennent des personnes qui dirigent un groupe, qu’il s’agisse de parents, de managers, de directeurs ou de dirigeants, leurs conséquences peuvent progressivement se diffuser à l’ensemble du groupe.
C’est pourquoi je pense que, dans toute structure humaine, la santé et l’équilibre des personnes qui se trouvent à sa tête ont une importance fondamentale pour le bien-être de l’ensemble du groupe.
Cela commence dans la famille et peut ensuite se reproduire dans toutes les autres structures : l’école, les entreprises, les institutions, les associations et même les sociétés.
Le bien-être ne concerne pas uniquement ceux qui exécutent
Lorsque l’on parle de bien-être au travail, on pense généralement à l’ergonomie, aux espaces de travail, aux pauses, à la représentation des employés ou aux conditions matérielles.
Mais le bien-être d’une organisation ne devrait-il pas également inclure le bien-être psychologique de ceux qui la dirigent ?
Cela ne signifie absolument pas qu’une personne confrontée à des difficultés psychologiques serait incapable de diriger une structure. Au contraire.
Je pense simplement que toute personne placée à la tête d’une structure devrait avoir la responsabilité de prendre soin de sa santé mentale et de chercher à maintenir un équilibre psychologique aussi sain que possible.
Non pas parce qu’un être humain doit être parfait pour diriger, mais parce que nous sommes tous susceptibles de traverser des périodes de friction, de stress intense, de deuil, de fatigue ou de bouleversement dans notre vie. Et ces périodes peuvent influencer notre manière de communiquer, de décider et de traiter les autres. Nous sommes tous humains.
C’est justement pour cette raison que nous devrions apprendre à reconnaître nos propres mécanismes, à comprendre ceux des autres et à créer des environnements dans lesquels les difficultés peuvent être identifiées et traitées avant qu’elles ne deviennent des dynamiques destructrices. Car ce qui commence comme une petite friction dans un individu peut, lorsqu’elle se transmet à travers une famille, un groupe ou une institution, devenir une véritable toile de comportements.
En gros, on connaît tous les crimes condamnables. Mais les crimes psyc
hologiques, eux, sont difficilement condamnables — ou tout simplement pas condamnables du tout. Ils sont subtils, ils se fondent tellement bien dans le comportement humain qu’ils en deviennent presque invisibles, alors même que leur impact peut être profondément néfaste.
Nous sommes des humains, et en tant qu’humains, nous portons en nous des émotions positives comme négatives. Le problème survient quand on laisse ces émotions négatives nous dominer et qu’on les exprime de façon répétée — surtout lorsqu’on occupe un poste qui influence de nombreuses personnes. Dans ce cas, cela peut affecter bien plus de choses qu’on ne le pense, et freiner considérablement l’avancement des choses.
C’est un aspect dont on parle très peu dès qu’il s’agit de travailler en collectivité. Pourtant, j’ai souvent remarqué à quel point cela affecte autant de choses que de personnes, sans qu’on en parle vraiment. Que ce soit dans une famille, une amitié, au niveau personnel, au travail, dans une société ou toute autre forme d’organisation privée ou publique, on retrouve toujours le même problème : la fluidité et la cohésion entre les individus se retrouvent freinées dès que les gens sont incompatibles entre eux, ou incompatibles avec les tâches qu’ils doivent accomplir.
La notion à retenir : les crimes condamnables sont visibles et sanctionnés par la loi, cela relève du domaine de la patriarchie. Les crimes psychologiques, eux, sont peu visibles et difficilement condamnables par la loi, cela devrait relever du domaine de la matriarchie, aussi bien au sein de la population que des institutions. En tout cas, je n’ ai pas la science infuse, mais il devrait exister un cadre dans lequel on puisse les situer, si l’on veut des sociétés plus saines, plus transparentes, dans lesquelles il devient plus agréable de travailler en communauté afin que nos intérêts communs puissent enfin être protégés.
Exemples : Les coups bas relationnels, Les coups bas par l’information, Les coups bas liés au travail lui-même, Les coups bas concernant la reconnaissance, Les coups bas liés aux promotions et opportunités, Les coup bas psychologiques, Les coups bas politiques et institutionnels,
Et il y a une idée particulièrement forte derrière tout ça : un coup bas n’est pas nécessairement une action malveillante visible. L’inaction volontaire peut être un coup bas. Le silence peut être un coup bas. Une demi-vérité peut être un coup bas. Une règle parfaitement légale peut être utilisée comme un coup bas.
C’est justement ce qui rend certains systèmes difficiles à comprendre : personne ne fait officiellement quelque chose d’illégal ou de manifestement mauvais, mais l’accumulation de petites actions, omissions, alliances, retards et récits orientés produit un résultat très précis.
